L'ennéagramme dans la perspective d'un combat

Portrait de Eric HUGOT

Pratiquant le Budo, soit la voie des arts martiaux japonais, depuis maintenant un certain nombre d’années, je me suis souvent interrogé sur les liens entre l’ennéagramme et les arts de combats. De ma réflexion découle une façon de voir comment chaque ennéatype pourrait se comporter dans le combat, qu’est-ce qui pourrait le distinguer.

L’ennéagramme étant une carte des motivations, non des comportements, il m’est apparu plus utile et pertinent encore, d’imaginer la cause première qui pourrait motiver une situation d’affrontement, se terminant en une rixe plus ou moins désirée ; ou l’attitude spécifique selon l’ennéatype concerné.
Selon l’époque, on pourra se projeter en temps de guerre….ou plus simplement imaginer une scène banale issue de circonstances « fortuites » issues de notre vie quotidienne. Une chose demeurant certaine à ce sujet : la violence est partout. Et je ne parle pas de la violence insidieuse qui s’exerce sur chacun d’entre nous, dans notre vie de tous les jours, générant ce stress et malaise que nous compensons bon gré mal gré comme nous le pouvons : chacun à notre façon. Je reste cher à ce concept de « normose »….qui définit l’état d’un homme adapté, à une société malade. Mais ce n’est pas ici le propos de cet article.
Je laisse qui plus est à d’autres beaucoup plus compétents que moi, le soin de développer ou préciser des aspects plus liés au champ de la psychanalyse…Domaine qui un temps m’a passionné…

Revenons donc à un domaine que je connais un peu mieux, si tant est que quelques ceintures noires et quelques "dans" m’autorisent à supposer que je ne suis pas plus qu’un pratiquant balbutiant sur la voie : celle des arts martiaux. Quand on sait la difficulté aujourd’hui de pratiquer un art de guerre en temps de paix ; mais nous y reviendrons… Donc la violence est partout. Et celle qui sournoisement pénètre en nous chaque jour que Dieu fait, je dirais ordinaire, trouve parfois un exutoire à la faveur de situations déclenchantes : dont on admettra que bien souvent la cause est sans rapport avec l’incident qui en serait la clef. Nous rejoignons ici un autre concept, celui de la réaction élastique, propre à l’analyse transactionnelle. C’est donc un fait que l’élastique parfois trop tendu… finit par casser. Pourquoi à ce moment là, pourquoi avec celui-ci ou celle-là ? Et bien juste parce que l’élastique était trop tendu…

Ma pratique de la gestalt, m’a appris à contacter ce qui est désagréable en nous, dans l’instant, dans le corps, ici et maintenant…C’est tout ce que nous ne faisons pas, si nous n’y sommes pas obligés, ou invité par un professionnel dont c’est le métier…face auquel nous allons pouvoir le vivre : et l’accepter. Donc nous intériorisons en nous beaucoup…souvent beaucoup trop. L’intérêt de la gestalt est de rétablir les liens avec l’environnement, et de clore aussi les boucles non fermées….Celles qui fait que nous conservons en nous des résidus de colère ou tristesse, dus à des évènements que nous avons vécus, subis…qui nous ont affectés. Le principe est simple. Il faut clore une boucle pour pouvoir en ouvrir une autre : avec toute l’énergie potentielle ainsi libérée.
Que constatons-nous ? Souvent, nous avons plusieurs boucles qui ne sont pas fermées…Et nous en rouvrons d’autres… C’est que nous ne savons pas comment faire….Ni plus ni moins.

Un jour, une psychologue m’a dit : pour investir le présent…il faut désinvestir le passé. Je lui en suis reconnaissant. Soyons donc réalistes et honnêtes.
C’est aussi un point de vue psychanalytique : la violence serait en chacun de nous…partie intégrante et inhérente de notre nature. Nous pourrions aussi citer Stefan Zweig…qui écrivait que nous avons tous en nous des résidus du Chaos originel… Qui est précisément celui qui est à l’origine de la création. J’ose ici formuler l’hypothèse, que : « Le Budo est ainsi une voie de ritualisation de la violence ». Parce que nous la codifions, nous pouvons la reconnaitre, faire avec… ne pas l’occulter : mais la « contrôler », en tout cas la circonscrire à des situations ou formes de combats, qu’on appelle « katas », dont nous admettrons volontiers qu’ils ne décrivent en rien une possible réalité. A tout le moins pouvons-nous le supposer… Ce qui est une réponse au sens de la pratique des arts martiaux à l’heure actuelle, et la raison pour laquelle j’ai décidé d’écrire modestement un livre – plus modeste encore, sur le sujet.

Donc, quelque soit notre ennéatype, nous sommes supposés pouvoir un jour nous battre, nous confronter à autrui, libérer ce trop plein qui nous étouffe… et ainsi avoir l’impression parfois aussi, de vivre, d’exister. Je ne serais pas forcément d’accord avec cette formule, mais me permettrais de vous la partager. Je pense à Philippe Djian qui écrivait un jour : « La haine, c’est rassurant…ça prouve qu’on est encore vivant ». Sans aller jusque là, puisque nous sommes un être humain, nous avons des émotions… Et oui ! Et donc nous pouvons êtres sujets à des réactions émotionnelles, motivées par notre colère, notre peur, notre tristesse, un sentiment d’injustice, de révolte, la sensation de ne pas avoir été reconnus, écoutés, respectés…

Ce que nous étudierons ici, est le mécanisme propre à chaque ennéatype. Afin d’éclairer chacune ou chacun à ce sujet. Ou à tout le moins attirer l’attention sur ce qui peut nous permettre – éventuellement, en conscience, de reconnaitre ce qui est train de se passer. Combien de fois avons-nous l’impression, à l’issue de situations aussi désagréables – du moins pour ceux qui n’en tirent pas profit ou gloriole ou satisfaction « malsaine »…que nous avons agi malgré nous, à notre insu, sans pouvoir nous contrôler….Nous n’avons même parfois rien vu venir…. Celles et ceux qui se reconnaissent à la lecture de ces lignes, attesterons de la frustration consécutive. Le pire étant, précisément, de ne pas avoir compris ce qui s’était passé… Et chaque protagoniste repartant mécontent, frustré, insatisfait… Parfois intimement et profondément blessé. Surtout si ça réactive et rouvre en lui des blessures du passé…Ce qui est souvent le cas. Ces blessures dites narcissiques, ou qui nous parlent de cet égo malmené ; entre ses aspirations et son caractère limité…

Notre connaissance et notre pratique de nous-mêmes, nous obligent en effet à admettre que la cause est en quelque sorte contingente…
La « raison » qui poussera l’autre à rentrer dans le combat, sera bien différente de celle qui poussera un autre à le faire. Et donc, l’ennéagramme nous apprend aussi, qu’il y a 9 ressorts différents qui peuvent ainsi – potentiellement, être activés. Donc, nous y voilà.
Je solliciterai la bienveillance pour ce qui n’est qu’un essai. Une ébauche que d’aucunes ou d’aucuns pourront utilement et de façon peut-être plus compétente, compléter. Nous ne faisons jamais que contribuer….

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  • Ennéatype 1

Le 1 vraisemblablement s’engagerait pour une cause qui est juste, et qui mobilise son honneur : au service d’un idéal plus grand que lui, chevaleresque. S’il a une aile en 2, il sera d’autant plus impliqué, mettant sa rigueur et son sens des valeurs pour la défense des intérêts d’autrui. Fidèle à lui-même : il fera ce qui est juste et droit (donc bon…).

Sans doute trouverait-il inconvenante la position de l’adversaire, qu’il n’hésiterait pas alors à pourfendre : après l’avoir fort justement critiqué.
Il aurait peut-être les mâchoires crispées, pleine de rage et de colère rentrés, mais se contenant pour ne pas perdre cette décence qui est le garant de sa dignité….

  • Ennéatype 2

Tellement centré sur les besoins de l’autre, le 2 se précipiterait pour voler à la première occasion au secours de qui le « nécessiterait ». Ses supers pouvoirs de détection, décèlerait toute opportunité qu’il s’empresserait de saisir et exploiter. Il n’hésiterait pas alors à voler au secours « de la veuve et de l’orphelin »…Trop content de saisir une occasion de montrer à quel point il est dévoué : donc aimable…et occasionnellement, qu’on a bien besoin de lui, voire qu’on ne peut rien sans lui.

Evidemment, s’il fait bien du 2, peut-être aurez-vous la surprise de le voir voler à votre secours…même si vous n’en avez pas ou plus besoin : et même si vous ne lui avez pas demandé. Nous pourrions ajouter : et même si vous lui avez demandé de ne pas intervenir… Derrière l’intention se cache toujours la motivation….nonobstant le comportement observé.

  • Ennéatype 3

On pourra supposer que le 3 s’engagera, après avoir vérifié ses chances de succès, dans un combat qu’il pensera pouvoir gagner. Patientant suffisamment au départ pour être sûr de ne pas se tromper : et échouer. Et ce qui est certain, s'il est dans une hypothèse ou il n’a pas pu y échapper, c’est qu’il fera tout pour ne pas perdre la face : surtout s’il y a des témoins : Image oblige…

S’il est très compulsif, il oubliera volontiers ou considérera comme mineure l’éventuelle cause commune. En bon 3 qui se respecte, il pensera avant tout au bénéfice personnel, en termes de gloire personnelle et de réputation ; qu’il pourra en retirer. Et à cette nouvelle anecdote, attestant du fait qu’il est bien le meilleur, qu’il pourra à un public ravi et admiratif, raconter. Rarement habitué à échouer, il atteindra son objectif à votre bénéfice : mais avant tout pour lui….

  • Ennéatype 4

Soyons clair, le 4 recherchera l’intensité émotionnelle. Quel beau pourvoyeur d’émotions que la perspective d’un combat, d’un clash, d’une scène de ménage …Quoi de mieux qu’une bonne scène ou crise dans le couple pour ensuite mieux se retrouver….quitte entretemps à se séparer, pour mieux ressentir l’intensité du désir et de la douleur…Dans cet ascenseur émotionnel, plus il y a d’étages, mieux c’est. Champions des ruptures et des retrouvailles, il ne cherche pas à priori à fuir les combats ou les conflits. Ça alimente son besoin d’adrénaline : et il aime ça….

Socialement, ils réagiront en prenant position pour des causes qui « en valent la peine »… de préférence des causes qui sortent de l’ordinaire, surtout si tout le monde s’en fout…
Car eux sont différents… Leur sensibilité est telle, qu’ils comprennent ce que vous ne comprenez pas : vous qui ne pouvez vraiment pas les comprendre…et vraisemblablement ne les comprendrez jamais. Ça peut en outre être aussi pour eux, une possibilité de rencontrer l’autre, et d’être finalement malgré tout dans son authenticité : quitte à en rajouter un peu, quand même….

  • Ennéatype 5

On peut imaginer le 5 commençant par sortir « une carte d’état major » : dans sa tête. Bon alors : quelles sont les données dont je dispose, qu’est-ce que peux faire pour…Quelles sont les chances objectives de m’en tirer : Est-il plus grand, plus fort…semble-t-il méchant, déterminé…? Est-ce que j’ai encore une possibilité de m’extirper de ce guêpier ?

Le 5 observe, mais ne s’implique pas forcément… A fortiori dans ce genre de contexte. A son niveau à lui, le combat sera mental: dans ce domaine, où il excelle. Et l’on concevra qu’il aura certains atouts, pour y arriver…Dans sa capacité à éviter l’intrusion, on pourra cependant supposer que le 5 se retrouvera rarement dans des situations par nature agressives et donc particulièrement intrusives. S’il y est contraint, il peut alors chercher ses ressources en 8 en allant dans le sens de sa flèche d’intégration. Et il sera d’autant plus fort qu’il pourra agir et trancher sans état d’âme, car coupé de ses émotions…
A bon entendeur…

  • Ennéatype 6 : Le 6 vérifiera avant tout qu’il n’est pas seul. Sinon quelle horreur! Lui qui tire sa sécurité du groupe, de son appartenance à celui-ci comme garant de son intégrité, vivra très mal les situations d’affrontements interindividuels. S’il est y confronté, de deux choses l’une : ou il sera submergé par sa peur…et ne bougera plus, comme tétanisé (il se figera en 9). Son regard et toute son attitude trahiront alors celle-ci, son inquiétude, et sa profonde angoisse. Soit il basculera en contre phobique, et passera à l’attaque : Syndrome du « même pas peur »….On pourra alors le confondre avec un 8 : sauf que ce ne sera pas du courage, mais de la témérité….

A ce sujet, ceux qui s’intéressent à l’ennéagramme pour typer les pays, savent que le Japon féodal faisait du 6. La loyauté des samouraïs à l’égard de leurs daimyos, étant constitutive de cette société ou les clans s’affrontaient sans ménagement et sans interruption : jusqu’au shogunat Tokugawa. Le rituel horrible du seppuku (plus connu sous le vocable de « Hara kiri » dans le langage populaire), démontrant à quel point la déviance pouvait être proscrite, et préjudiciable à l’intéressé : n’hésitant pas à perdre sa vie pour regagner son honneur. Par extension, nous observerons la même attitude vis-à-vis du monde occidental, cette forme d’ostracisme, ce rejet de l’étranger. Il peut s’agir tout à la fois de celui qui est étranger au clan, ou donc ici, par extension, des « Gaijin » : personnes d’un pays extérieur.

  • Ennéatype 7

« Drôle » de situation ; quel intérêt pour un 7 de se causer du déplaisir dans le cadre d’un affrontement ou d’un combat, quel qu’il soit. Il faudrait pour cela qu’il y tire du plaisir, ou alors un plaisir beaucoup plus grand que le désagrément qu’il serait le cas échéant prêt à subir et à accepter. Ce n’est pas dans le tempérament du 7 qui recherche tout ce qui est  agréable. Mais rassurons nous, le 7 a toujours un plan B ; il trouvera vraisemblablement une échappatoire… Vite, par ici la sortie : ce n’est pas là où j’ai envie d’être et ce que j’ai envie de vivre.

On imaginera les limites possibles au sein d‘un couple. Ayant du mal à s’engager, il aura aussi du mal à aborder les sujets délicats et donc désagréables :
y compris le cas échéant, sur sa notion d’engagement dans la durée… La tangente ou la porte de sortie, ne sera jamais loin, prête à être empruntée…
Donnez-moi de la joie du bonheur et du plaisir…. C’est moi-même mon cadeau au monde. Quoi d’autre… ?

  • Ennéatype 8

Etant donné le thème, vous avez tous compris que c’est celui qui sera le plus à l’aise dans ce type de situations : Enfin, je vais pouvoir montrer qui est le chef ! Le 8 n’a pas peur du combat, de l’affrontement, du clash, de la scène, de la guerre : il les aime… Sa notion de territoire fait que sur cette seule base, il 

peut prendre les armes, et marcher droit sur l’ennemi, résolu à en découdre. Attention : ça va saigner… C’est ce qui fonde ce dont il est si fier : sa capacité à faire face, ne pas se « dégonfler », surtout ne pas avoir peur ou en tout cas ne certainement pas le montrer …

Le 8 est un chef de guerre… Il ne cherchera pas à éviter. Il sera le premier à s’y engager. Voire il le recherchera. Surtout s’il a l’impression qu’il y a une situation d’injustice qui se déroule sous ses yeux ou à laquelle il est confrontée. Il aura d’autant plus de facilité à réagir : en écho à celles qu’il a subies ou auxquelles il a assistées : impuissant à l’époque. Et qui a fondé en lui sa croyance que le monde est injuste, et qu’il vaut mieux être du côté des forts que des faibles. Struggle for LIFE…

  • Ennéatype 9

Tout l’inverse pour le 9. La première question qu’on pourrait se poser est : Est-ce que cette hypothèse finalement, est valide ? Car, comment pourra-t-elle se vérifier ? Car le 9 fait TOUT, pour éviter le conflit. Jusqu’à s’annuler, se faire si transparent ou si petit, le cas échéant, que c’est une performance de pouvoir le remarquer.

Alors de quoi parle-t-on ? Sans doute imaginons-nous un cas extrême. C’est la seule possibilité. Acculé, ne pouvant plus reculer, ou disparaitre : le 9 va réveiller son énergie du centre instinctif, ce volcan ensommeillé qui sourd au fond de lui … Et là ? Vous aurez probablement intérêt à vous sauver. Sauf à être particulièrement fort, motivé, et « qualifié »… Les rares épisodes de passages à l’acte du 9, sont des épisodes mémorables (y compris pour lui), de furie et rage incontrôlées….

Le 9 à tort est considéré comme faible… Ce n’est pas parce qu’il cherche à tout prix à éviter le conflit et qu’il parait « trop gentil », qu’il faut s’y fier.
Méfiez-vous de l’eau qui dort…ou du volcan qui pourrait se réveiller.

 

***

On peut ajouter à l’issue de ces rapides et succinctes descriptions, que chaque base réagira en fonction de son centre privilégié : soit instinctif, émotionnel, ou mental.

Ce qui est très bien expliqué dans le livre de Jean-Philippe VIDAL , avec son exemple de l’avion qui s’écraser : « L’ennéagramme 9 types de personnalité pour mieux se connaître, aux Editions Eyrolles ».

 

Remarque notionnelle :

J’écris parfois : exemple, « le 6… ».

Bien entendu, c’est un abus de langage, comme nous le signalons et rappelons systématiquement dans notre école. C’est donc juste la contrainte d’écrire à chaque fois : La personne qui fait du 6, ou manifeste prioritairement dans son profil, etc….ce qui, vous en conviendrez, est long. A dire comme à écrire…
Je tenais cependant à le re-préciser. Une personne qui fait du 6, n’est pas « un 6 » : et elle est bien plus que cela….

 

Je préciserai en dernier lieu, à la fin de cet article, que comme toujours les descriptions dans l’ennéagramme, se basent sur des personnalités types, dites « compulsives ». Et qu’en aucun cas il s’agit de dire que tel type est bien ou pas, mieux que l’autre : Tout simplement parce que rien n’est moins vrai…
Aussi, nous invitons nos lectrices et nos lecteurs, à lire avec intérêt si possible nos écrits, mais avec la distance et peut-être l’humour nécessaires.

Et si vous le souhaitez, à commenter ou m’interpeler directement. J’aurai ainsi grand plaisir à pouvoir tenir compte de vos réactions, avis, et conceptions : afin de pouvoir faire évoluer ma propre compréhension du sujet. Merci.

Sourions… même si nous ne sommes pas filmés…

 

© Eric HUGOT

Le 09/11/13

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