La spirale dynamique : un processus d’enchainement des niveaux de vision du monde
L’évolution des sociétés humaines peut être abordée en considérant l’évolution du niveau de complexité utilisé pour appréhender et comprendre le monde. Divers auteurs (Gebser, Wilber, Wade, Cowan, Graves, …) ont proposé des échelles pour évaluer ce critère, la plus connue étant certainement la « Spirale Dynamique », développée à partir des travaux de recherche du chercheur et psychologue américain Clare W. Graves.
La spirale dynamique est un modèle théorique de compréhension du développement humain qui permet d’analyser l’évolution des valeurs chez les individus, les organisations et les sociétés en montrant que les individus et les cultures traversent différents niveaux de développement, chacun répondant à des conditions de vie particulières. Elle offre un outil puissant pour comprendre pourquoi certaines visions du monde coexistent, parfois en opposition, au sein d’une même communauté.
Ce modèle a ensuite été popularisé et approfondi par Don Edward Beck et Christopher Cowan, qui ont introduit la métaphore de la spirale pour illustrer la progression des systèmes de valeurs, et son potentiel a été intégré dans l’approche intégrale de Ken Wilber.
Une spirale pour comprendre les niveaux de valeurs qui structurent les sociétés et les individus
Avec la spirale dynamique, on se retrouve face à une échelle des façons de se représenter l’interaction à la réalité, croissante dans le sens où chaque « étage » s’appuie sur le précédent et demande de mettre en œuvre plus de ressources mentales pour pouvoir avancer dans l’existence. Aucune notion de supériorité en terme de valeur relative des visions successives n’est mise en avant.
Les individus et les sociétés développent progressivement des manières différentes de percevoir le monde et de répondre aux défis de leur environnement par des changements selon des systèmes de valeurs appelés « niveau de la spirale » ou « mèmes de valeurs », souvent représentés par des couleurs.
Chaque niveau correspond à une manière particulière de répondre à deux questions fondamentales :
- les conditions de vie auxquelles une personne ou une société doit faire face
- les capacités cognitives disponibles pour y répondre avec un schéma de pensée
Lorsque les conditions de vie changent, de nouveaux systèmes de valeurs peuvent émerger. Le modèle est représenté sous forme de spirale pour illustrer le fait que le développement ne se fait pas en ligne droite. Chaque nouveau niveau n’annule pas les précédents mais les intègre tout en apportant une perspective nouvelle. Ainsi une personne peut mobiliser plusieurs niveaux selon les situations.
Un modèle issu de la mémétique
La mémétique est une science du champ de la psychologie qui étudie la propagation des idées, des croyances et des comportements dans les sociétés humaines. Le concept de « mème » a été introduit par le biologiste Richard Dawkins dans son livre The Selfish Gene. Selon lui, les idées se diffusent dans les cultures de manière comparable à la transmission des gènes dans la biologie. Un mème peut donc se définir comme une idée, une croyance, une pratique culturelle ou une une valeur, qui se transmet d’une personne à l’autre par imitation, communication ou apprentissage.
Dans la théorie psychologique de la spirale dynamique, les systèmes de valeurs sont appelés vMèmes (value memes) et représentent des ensembles cohérents de croyances, de comportements et de structures sociales, chacun proposant une réponse particulière aux défis de l’environnement. Ces niveaux d’existence pouvant coexister et être en interaction dans une même société, on a de la diversité dans les visions du monde.
Les principaux niveaux de la spirale dynamique
C’est en déroulant les différents niveaux de vision que l’on peut voir le mieux l’échelle proposée, aussi je vous propose de faire à présent connaissance avec cette forme particulière de la pensée scientifique. Il est particulièrement intéressant de suivre l’enchainement de ces niveaux successifs en les considérant comme les étapes d’un processus et, en la matière, nous disposons d’un outil particulièrement pertinent : l’ennéagramme des processus. Si cet outil systémique ne vous est pas familier, je vous propose de le découvrir dans notre article dédié à cette modélisation des processus pour profiter de plein potentiel de notre propos.
Niveau Archaïque : la survie
Au départ, avant que le processus consistant à complexifier progressivement sa représentation du monde ne commence vraiment, préexiste le niveau archaïque, qui était vraisemblablement celui dans lequel baignait l’homme de l’époque paléolithique. On est au point 9 (ou zéro !) de l’ennéagramme de processus.
Dans cette vision, porteuse de la couleur beige, la question est de survivre dans son environnement et rien n’est disponible pour y aider, aucune structure n’étant en place. L’existence est entièrement dominé par la nécessité liée à ses pulsions de faim, de soif, de sommeil, etc… On est dans le domaine de l’instinctif. La pulsion génère une tension qu’il s’agit d’assouvir, en réaction. Les sens sont exacerbés pour permettre la survie. L’impact sur l’environnement est ici le plus petit possible puisqu’on s’y adapte et qu’on ne cherche pas à le transformer par quelque projet. Il n’y a pas vraiment de conscience de soi vécu comme distinct. On survit en trouvant sa place et sa fonction dans l’univers, là où on n’est pas remis en cause. L’homme chasse, la femme cueille.
C’est alors qu’advient un premier “choc” : celui de la prise de conscience d’être séparé de la nature, et avec elle la préoccupation de subsister.
Niveau magique : l’appartenance tribale
Dans un premier temps (point 1 de l’ennéagramme de processus), l’intelligence et la pensée se développent, et avec elles la notion de cause et d’effet amenant au concept du temps. On fabrique des outils pour mieux survivre et on commence à penser à les emporter avec soi. La conscience d’être distinct émerge et avec elle un niveau de vision du monde qui est le niveau magique (couleur : violet), dans lequel baignait l’humanité du néolithique. L’homme est amené à se poser la question des causes qui produisent les effets désirables ou indésirables et commence à établir des liens. Le monde est perçu par les émotions et par conséquent changeant, établissant une pensée magique dans laquelle le bâton peut à tout instant devenir un serpent et inversement. Face à cette instabilité qui fait peur, il s’agit d’établir une constance et le groupe devient le choix naturel pour assurer un point de stabilité, à travers la sagesse des anciens et les coutumes ancestrales. L’individu est ici le fruit d’une lignée à laquelle il appartient, qui assure sa sécurité et dont il n’est pas libre. La possession des outils et objets est celle du groupe et non de l’individu.
Niveau mythique : le pouvoir et la domination
La sécurité qu’offre la tribu permet la mise en route d’outils plus lourds nécessitant la force physique, la production devient masculine et le niveau de vision change (point 2 de l’ennéagramme des processus) avec la formation du niveau mythique (couleur : rouge), particulièrement marqué dans l’histoire de l’occident par la civilisation grecque. Il y a émergence de la notion d’individu séparé du groupe, et du Roi, représentant l’individualité du royaume. Cette conquête d’une existence à soi, distincte de celle du groupe appelle la satisfaction impulsive immédiate de ses propres désirs. Face aux autres qui peuvent avoir des désirs contradictoires, c’est la loi de la jungle, du plus fort, qui prévaut. La fin justifie les moyens. Les relations sont donc basées sur la force et il est capital d’être perçu comme fort et du coup respecté. Celui qui a le pouvoir est tout puissant, du consensus de la tribu on passe à la domination (esclavage). Le rouge rappelant le sang versé semble ici normal et de rigueur.
La question de la subsistance ayant été réglée, un second « choc » arrive (point 3 de l’ennéagramme des processus) avec le souci de créer l’abondance.
Niveau de la Vérité Absolue : l’ordre et les règles
Quand la violence de la vision mythique devient difficile à supporter et ne permet plus d’assurer la cohésion et la bonne santé des empires constitués, le besoin d’une Loi, c’est à dire de règles qui soient au-delà de la partialité d’un seul et ramènent l’ordre au milieu du chaos, se manifeste (point 4 de l’ennéagramme des processus). Cette loi doit pouvoir s’imposer à tous et émerge alors le mode de pensée de la Vérité Absolue (couleur : bleu) représenté dans son extrême par la Sainte Inquisition. Ici, la divinité impose des « Tables de la Loi ». Apparaissent les notions de bien et de mal, liées à un code moral, qui régissent les décisions. A l’intérieur du groupe se développe une conception du monde qui est forcément LA vérité, vu qu’il n’y en a qu’une seule. comme avec les croisades des temps féodaux, il semble donc approprié de rallier les autres à cette vérité ultime, expression d’une perfection divine à l’intérieur de laquelle chacun est à sa place, parce que la providence en a justement décidé ainsi. La vie trouve un sens dans l’obéissance à la Vérité. Sortir du droit chemin est source de culpabilité.
Niveau individualiste : la réussite et la performance
De la stabilité permise par ce monde de Vérité Absolue peut alors émerger la notion d’individualité qui ne subit plus la société mais va l’utiliser comme un moyen pour son épanouissement personnel (point 5 de l’ennéagramme des processus). L’événement emblématique de la formation de cette vision individualiste (couleur : orange) est la Révolution Française de 1789. Dans cette perspective, la récompense de la Vérité Absolue est un peu lointaine et on va chercher à gagner sa place au soleil dans l’ici et maintenant de son existence. Le monde devient un monde de challenges permanents. Avec l’individualisme, la logique du libre marché et de la libre entreprise sont d’actualité. Il s’agit de grandir, de se développer, le sentiment d’assurance se mesurant à la surface de « territoire » conquis. Les autres ont tendance à être gérés comme des ressources au service des objectifs poursuivis. L’innovation est un moteur de progression, l’influence un moyen d’avoir du pouvoir. Ce mode de fonctionnement est majoritaire de nos jours dans le cadre de la société de consommation.
Les sociétés occidentales modernes se trouvent dès lors confrontées au troisième “choc” (point 6 de l’ennéagramme des processus), celui du passage qui consiste à décider de vivre en harmonie avec notre environnement.
Niveau éthique : la coopération et l’égalité
L’individualisme ayant des objectifs qui finissent par desservir le plus grand nombre, on va alors chercher à agir selon des approches éthiques (couleur : vert), garantissant le bien de tous, vivants ou générations futures (point 7 de l’ennéagramme des processus). On envisage les ressources comme un bien commun de l’humanité et on dénonce l’exploitation de l’homme par l’homme. Le mode de fonctionnement se doit donc de passer par des consensus. Un sens fort de communauté se crée en conséquence, sur la base des relations interindividuelles. Le ressenti prend souvent le pas sur l’analyse logique. La communication se fait à la fois sur les contenus et sur les sentiments. La diversité est promue au sein de la communauté, dans un principe d’acceptation et de tolérance de la différence. Chacun a sa propre beauté intérieure, tout est relatif à l’angle de vue.
Niveau systémique : la complexité et l’intégration
Mais bien vite, le fonctionnement selon la vision éthique seule induit des limitations en terme de performance que ne présentait pas la vision individualiste. On prend conscience que la réalité qui nous entoure est un ensemble complexe qui ne peut se gérer avec une vision unique qui résoudrait tout et on arrête de construire des visions qui refoulent les précédentes pour les prendre toutes en compte dans les avantages et les complémentarités qu’elles apportent (point 8 de l’ennéagramme des processus). On entre dans un niveau systémique (couleur : jaune). Le mot clef de la vision est « optimisation » : assurer une fonctionnalité maximale avec une utilisation de ressources minimale, en tenant compte de l’interdépendance de tous les facteurs. On est capable d’apprendre à tout moment et de toute situation ou source d’information.
Le processus est alors bouclé, et on voit bien que tout niveau dont la formation a été théorisé au-delà du niveau systémique (qu’il s’agisse du niveau holistique, turquoise, proposé par le premier modèle, ou les extensions d’une soi-disant octave supérieure) n’est que spéculation mentale sans fondement. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’autres choses à modéliser au-dessus ! Je dis que la construction de la spirale dynamique n’est pas faite pour cela. Ce modèle classifie des niveaux de complexité de vision croissants, chacun demandant plus de « neurones » que le précédent. Et ça n’a aucun rapport avec les considérations spirituelles que certains voudraient y coller. Il existe des êtres éveillés à tous les niveaux de la spirale. Car l’éveil ne relève pas du mental ! Ce n’est pas une représentation, c’est une connexion à ce qui est, au territoire, et pas une problème de carte… De plus, par construction, chaque étage se construit en refoulant ce qui était fait avant pour proposer une nouvelle solution qui s’y oppose. Au niveau systémique, en intégrant tous les niveaux, on casse ce pattern de construction et ce serait donc un contresens de continuer à l’utiliser pour aller au delà…
Les niveaux de vision, des écosystèmes pour les stratégies ennéagramme
Si on place en résumé les points évoqués sur un ennéagramme des processus, on obtient un diagramme synthétique dont l’exploitation des flèches se révèle riche de sens.

L’ennéagramme des personnalités et les niveaux de vision du monde représentent deux angles distincts et complémentaires de compréhension de la psyché humaine mais on peut considérer que chaque stratégie ennéagramme est particulièrement en affinité avec un niveau de vision qui serait son “écosystème” de prédilection (ce qui n’est pas dire que les personnes fixées sur cette stratégie ont forcément ce niveau là de vision du monde, bien sûr !).
Du coup, il est intéressant de considérer la manière dont chaque niveau de vision se projette selon une flèche vers un point de l’ennéagramme qu’on pourrait associer à une stratégie et de constater, sans toutefois amener dans cet article la démonstration sous-jacente, l’affinité qui existe entre :
- La vision mythique (rouge) et le profil 8 (flèche 2-8)
- La vision individualiste (orange) et le profil 7 (flèche 5-7)
- La vision systémique (jaune) et le profil 5 (flèche 8-5)
- La vision magique (violet) et le profil 4 (flèche 1-4)
- La vision de Vérité Absolue (bleu) et le profil 2 (flèche 4-2)
- La vision éthique (vert) et le profil 1 (flèche 7-1)
L’impact des différents niveaux de vision du monde sur la manière de s’organiser et de travailler ensemble, en lien avec l’ennéagramme, est analysé dans le cadre du cours « Ennéagramme et Spirale » de notre formation de Profileur en ennéagramme envolutif.
Trois applications concrètes de la spirale dynamique
Comprendre les conflits de valeurs
Dans les organisations ou dans la société, de nombreux conflits ne proviennent pas simplement de désaccords factuels. Ils sont souvent liés à des systèmes de valeurs différents.
Par exemple, un manager « individualiste » (orange) va privilégier la performance et les résultats alors que son collaborateur « éthique » (vert) peut accorder plus d’importance à la qualité des relations et au bien-être collectif, ce qui pourrait générer des incompréhensions que la spirale dynamique peut identifier et clarifier.
Accompagner les transformations organisationnelles
Les entreprises qui traversent des transformations importantes peuvent bénéficier de cette clé de lecture.
Par exemple, lorsqu’une organisation souhaite développer davantage de collaboration, elle peut chercher à évoluer vers des pratiques inspirées du niveau « éthique » (vert), mais si culture dominante reste fortement orientée vers la compétition et la performance individuelle du niveau « individualiste » (orange), cette transition peut être difficile et un accompagnement en coaching avec la spirale dynamique peut aider à concevoir des stratégies de transformation adaptées aux systèmes de valeurs existants.
Développer une approche systémique du leadership
De nombreux programmes de leadership utilisent aujourd’hui la spirale dynamique comme clé pour aider les dirigeants à comprendre la diversité des motivations de leurs collaborateurs, pour mieux adapter son style de management selon les situations, en proposant des règles claires pour des équipes orientées vers la « Vérité Absolue », une valorisation des résultats pour des équipes « individualistes » aimant la compétition ou plus de participation quand les valeurs « éthiques » règnent, par exemple. Cette capacité d’adaptation est aujourd’hui une compétence essentielle à la bonne santé des organisations complexes.
FAQ – Spirale dynamique
Qu’est-ce que la spirale dynamique ?
La spirale dynamique est un modèle de développement des systèmes de valeurs humains proposé par Clare W. Graves et popularisé par Don Beck et Christopher Cowan.
Combien de niveaux existe-t-il dans la spirale dynamique ?
Le modèle historique décrit généralement huit niveaux principaux, souvent représentés par des couleurs : beige, violet, rouge, bleu, orange,vert, jaune et turquoise.
Nous considérons, pour les raisons exposées dans cet article, que le niveau turquoise n’est que spéculatif et ne répond pas au modèle de construction de la spirale.
La spirale dynamique s’applique-t-elle aux individus ou aux sociétés ?
Aux deux. Elle peut être utilisée pour comprendre le développement personnel, les cultures organisationnelles ou les évolutions politiques et sociétales.
La spirale dynamique est-elle une hiérarchie de valeurs ?
Le modèle décrit une évolution des systèmes de valeurs, mais chaque niveau répond à des conditions de vie spécifiques et possède sa propre logique. Il n’y a pas une vision qui serait supérieure à une autre. L’intérêt du modèle réside surtout dans sa capacité à comprendre la diversité des perspectives humaines.
Dans quels domaines utilise-t-on la spirale dynamique ?
La spirale dynamique est utilisée dans le management, le leadership, le coaching, la transformation des organisations et l’analyse des dynamiques sociétales.
Peut-on passer d’un niveau à un autre ?
Oui. Selon le modèle, les individus et les sociétés peuvent évoluer vers de nouveaux systèmes de valeurs lorsque les conditions de vie changent et que de nouvelles capacités émergent.













