Quand philosophie et développement personnel se rencontrent

Portrait de Norbert MALLET

Proposer aux lecteurs familiers de l'énnéagramme ou de la philosophie un rapprochement entre ces deux traditions pourrait à certains sembler étrange au premier abord. Pourtant, le "connais-toi toi-même" aux origines même de la philosophie (cette inscription se trouvait sur le fronton du temple de la Pythie à Delphes) montre qu'une interrogation commune surgit dans le développement personnel comme dans la sagesse antique.

Et malgré cela, les philosophes contemporains regardent avec méfiance les courants de développement personnel. En témoigne un des seuls ouvrages écrit sur ce sujet, par Michel Lacroix (Le développement personnel. Du potentiel humain à la pensée positive, Flammarion 2004). Cet auteur, agrégé de philosophie et enseignant à l'université d’Évry, souligne que ces outils et méthodes sont porteurs d'un fort narcissisme, et devraient revenir aux intuitions originelles d'Abraham Maslow en se resituant dans une dynamique éthique.

Il est vrai que dans beaucoup d'ouvrages de développement personnel, les dimensions anthropologique et éthique sont sinon manquantes, tout au moins imprécises ou inconsistantes. Dès lors que tel outil, telle technique, telle approche fonctionne un peu, est efficace pour un mieux être au quotidien, elle se substitue à une vision plus large de l'homme, ce que l'on appelle une anthropologie. Les formateurs, concentrés sur la maîtrise de leur outil, font bien souvent l'impasse sur ces questions, et ne proposent qu'une anthropologie molle, qui donne l'illusion de parvenir à la vérité ultime de l'homme, ou bien laisse une impression étrange, comme si l'édifice construit (l'outil de développement personnel) ne reposait pas sur des fondations suffisamment solides pour le rendre pérenne.

D'un autre côté, la philosophie comme sagesse et perfectionnement de soi et du monde s'est progressivement muée en science philosophique, où prédomine souvent le souci de la restitution fidèle de la pensée d'un auteur. Cette démarche est bien évidemment non seulement louable mais nécessaire. Elle ne répond néanmoins pas à la globalité du travail d'un philosophe, censé aider concrètement le monde et ses habitants à progresser. Le philosophe, d'un point de vue étymologique, est l'ami de la Sagesse qui conduit à l'action juste, et non seulement l'ami d'une science. Rapprocher des interrogations de la philosophie et du développement personnel permet de donner à ces outils contemporains l'anthropologie dont ils ont besoin, et de rappeler aux philosophes que l'amélioration de soi fait partie intégrante de leur mission.

Or les historiens d'Aristote ont longtemps mis de côté un aspect important de leur réflexion : en partant d'une description très fine des différents caractères que l'on constate chez l'homme, cet auteur a développé une éthique des caractères, permettant à chacun de développer la vertu qui sera la plus adaptée à son tempérament. Et la caractéristique principale de chaque tempérament est une émotion ou passion dominante, qui fait réagir l'homme de manière innée et quasi automatique devant une sollicitation extérieure. Dès lors, comparer cette éthique des caractères avec un outil contemporain qui se propose de faire de même est non seulement légitime, mais indispensable pour quiconque accepte de considérer les choses sous un angle nouveau. À 23 siècles de distance, une même question émerge : quels conseils donner à l'homme, en fonction de son tempérament, de son caractère, pour qu'il soit heureux et rende heureux son entourage, et donc épanouisse la plénitude de sa nature ?

Après avoir étudié en profondeur ce rapprochement, j'ai souhaité en partager mes conclusions en compilant les résultats de mon travail dans un ouvrage "Devenir soi-même avec l'ennéagramme", aux éditions Salvator (juin 2013). Ce livre, accessible sans culture philosophique préalable, propose une relecture de l'ennéagramme à la lumière de cette éthique des caractères ancienne : la passion de l'homme se révèle alors non comme la distorsion de son essence, mais comme l'élan profond de son être tout entier vers un bien qui le dépasse et comble ce qu'il est, son désir de bonheur. A partir de cet élan de fond, par son intelligence et sa volonté, l'homme trouvera un chemin de vertu vers ce bien, en évitant à la fois l’excès et le défaut (manque) de passion, l'un et autre dommageables pour une réconciliation et une unification profonde de soi. Au lieu de s'opposer, la passion et la vertu répondent au même désir de tout homme : s'épanouir à partir de ce que l'on est. En un mot, devenir soi-même...

Niveau: