Tournoyeuse

Chapitre 9


© 2005 - Jean-Philippe Vidal

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La noirceur profonde de l'espace n'était rompue que par la présence d'une myriade de points de lumière matérialisant de distantes étoiles. Ensemble, ils contribuaient à entretenir la sensation de vertige causée par la rencontre avec l'infini. Approchant d'une planète bleue tachée de vert, le véhicule spatial semblait en difficulté. Il s'agissait principalement d'un cylindre allongé. Près de sa base, on pouvait constater qu'il était désolidarisé, la partie avant étant en rotation très rapide alors qu'une fine partie arrière ne tournait pas. De cette base fixe partaient de façon radiale quatre longs bras au bout desquels des modules sphériques facilement reconnaissables comme des propulseurs semblaient vouloir rivaliser avec les flammes de l'enfer. Le long du cylindre principal deux barges de débarquement s'épinglaient contre la carlingue extérieure, réparties dans une configuration qui aurait été équilibrée s'il y en avait eu trois. Retrouvant une échelle en identifiant  ces minuscules engins de secours dont la capacité unitaire maximale était de l'ordre de cinq cents personnes, on était frappé par les proportions de l'ensemble. Le vaisseau spatial était gigantesque. Dans sa partie en rotation, non loin d'une des barges, une grosse météorite s'était incrustée dans le fuselage.

Soudain, un des deux petits engins se désolidarisa de la structure porteuse pour adopter une trajectoire divergente de celle-ci, qui se dirigea résolument vers la section non éclairée du globe. Un moment après, une immense lueur apparaissant au milieu de l'obscurité baignant cette zone du sol témoignait sans ambiguïté de la tragique fin du vaisseau de l'espace. Pendant ce temps, la barge de débarquement, elle, s'était dirigée vers la zone illuminée de la planète. La fin de son voyage se fit dans une région montagneuse, en bordure d'un océan.

La jeune femme aux longs cheveux bruns figea la vidéo sur cette dernière image du relief côtier. Elle portait la salopette typique qu'utilisaient tous les habitants d'Austremonde. Par fantaisie et quelque peu aussi par sens du défi, la sienne était rouge, marquant un contraste avec la blanche uniformité de l'assemblée qui l'écoutait. Elle balaya le Conseil d'Orientation de ses grands yeux de chat et déclara :

« Je pense que beaucoup d'entre vous ont déjà vu ces images. Il s'agit du dernier document que nous possédions montrant l'Arche avant qu'elle n'aille s'écraser sur la face obscure de Tournoyeuse, enregistré depuis la barge qui a rallié Austremonde. Ces images ont plus de mille deux cents ans. Alors pourquoi vous les montrer à nouveau aujourd'hui ? Pour vous convaincre de consommer une partie de notre énergie et de nos ressources à la mise en place d'un programme spatial afin de rallier Tournoyeuse. »

« Et dans quel but, Ania ? Ne trouvez-vous pas que notre survie est assez difficile ici sans compromettre une partie de nos ressources dans un programme sans intérêt ? »

L'homme qui venait ainsi d'interrompre l'oratrice était Socan, directeur du Conseil d'Orientation et Ania savait bien qu'il allait être son principal obstacle à la réalisation du projet qui lui tenait tant à cœur.

« J'entends ici et maintenant démontrer les bénéfices d'un tel investissement. »

« Mais chacun sait ici que depuis notre naufrage sur ce monde désolé, nos ancêtres n'ont jamais eu le loisir de tourner les yeux vers l'espace. Pour survivre à notre environnement hostile, les cinquante rescapés ont du démanteler notre barge de sauvetage pour parer au plus pressé et aujourd'hui, même si la connaissance théorique du vol spatial demeure intacte dans nos archives, envoyer un engin habité sur Tournoyeuse demanderait de lourds efforts, avec de nombreux échecs à prévoir sur la route. Et vous connaissez comme moi les règles de ce monde. Qui voudrait hypothéquer l'avenir des trois cents âmes qui vivent ici au profit d'un projet aussi fou ? Je comprends votre impatience, apanage de votre jeunesse, mais songez au travail accompli par nos ancêtres, naufragés sur un monde stérile et promis à une mort certaine. Ils étaient cinquante et nous sommes aujourd'hui trois cents. Il aura fallu plus d'un millénaire pour fièrement afficher cette victoire démographique. Mais pensez au travail accompli. Le Bois est désormais une amorce de biosphère autonome qui n'a plus besoin de notre intervention pour survivre, et dans quelques générations, nos enfants sauront ce qu'est une grande forêt. Alors peut-être auront-ils envie de lever les yeux vers l'infini. Mais je pense simplement que les temps ne sont pas venus. Je suis vraiment désolé de couper ici cours à vos illusions mais la réalité est à nos trousses.»

Ania ne se laissa pas désarçonner par cette tirade et reprit :

« Il ne sera pas nécessaire d'envoyer un engin habité. Il nous suffit d'envoyer une petite sonde, équipée d'une porte trans-dimensionnelle, et une fois celle-ci parvenue à sa cible, nous pourrons passer par cette porte pour aller et venir instantanément à notre guise entre notre monde et là-bas. Regardez cette image sur l'écran. Une barge de secours est parvenue sur la face éclairée de Tournoyeuse avant la destruction de l'Arche. Peut-être des naufragés ont-ils survécu comme nous. Peut-être les conditions de survie sont-elles meilleures qu'ici ? »

« C'est impossible. L'homme ne peut survivre dans un monde perpétuellement exposé à l'agression du soleil. La preuve, c'est que s'il y avait eu des survivants, il y a bien longtemps que nous aurions capté des signaux radio en provenance de ce monde. Et ce n'est pas la nouvelle que vous êtes venue nous apporter aujourd'hui, n'est-ce pas ? »

« Les passages du gros satellite de Tournoyeuse génèrent de longues et fréquentes éclipses qui peuvent faciliter la naissance d'un écosystème adapté. Il pourrait y avoir des survivants vivant une existence plus primitive. Les conditions de vie pourraient être meilleures qu'ici et ces survivants pourraient partager leur monde avec nous. »

« Cela fait beaucoup de conditionnels pour un projet aussi risqué. Et à supposer que des primitifs se trouvent là-bas, je ne suis pas certain que les descendants d'Athnor accueilleraient à bras ouvert les mutins d'Austremonde ! »

« Savent-ils seulement ce qu'il s'est passé vraiment ? Au moment du Naufrage, seuls quelques-uns ont dû comprendre ce qui est arrivé. Et les motivations de nos ancêtres étaient de toute façon légitimes, ce qu'un homme à fait, un autre homme peut le comprendre. »

« Très bien, alors rêvons un instant qu'après avoir dilapidé nos ressources pour établir une porte trans-dimensionnelle avec Tournoyeuse, nous rencontrions là-bas un monde plus vivable que celui-ci. Si c'est le cas nous pouvons craindre de trouver des survivants qui ne penseront qu'à se venger de leurs bourreaux. Alors comment pensez-vous les calmer ? Une guerre est sûrement la dernière chose que nous désirions, nous avons appris trop chèrement le prix de la survie. »

« Votre raisonnement, Socan, part du principe que les éventuels habitants de Tournoyeuse voient la vie comme nous la voyons après un millénaire d'épreuve, mais qu'est-ce qui nous dit que leurs expériences ont été les mêmes ? Si nous leur expliquons simplement la vérité ? Qu'il y a bien longtemps un homme nommé Athnor commandait l'Arche dans laquelle se succédaient les générations pour un voyage de cinq cents ans dont la destination finale était Tournoyeuse. Que cet homme a volontairement tenu secrète la technologie des portes trans-dimensionnelles quand la Terre lui a transmis cette découverte fondamentale ! Qu'il a par là interdit un retour immédiat sur Terre à ceux qui l'auraient souhaité sous prétexte d'attendre d'avoir débarqué sur Tournoyeuse ! Si nous leur expliquons qu'après avoir officialisé le fait que la planète n'était pas vivable d'après les analyses de proximité, il a proposé de continuer le voyage sans but précis, toujours sans révéler l'alternative disponible d'un retour sur notre planète d'origine et que les dépositaires du secret de la technologie trans-dimensionnelle se sont mutinés, fuyant pour Austremonde à bord d'une des barges de sauvetage ? Si nous leur expliquons qu'un des leurs s'est sacrifié en restant à bord de l'Arche pour provisoirement couper le système anticollision et éviter de déclencher l'alarme au moment de la fuite ? Si nous leur disons que la collision avec une météorite avant que Gorbès ne réactive le dispositif de sécurité n'est qu'une horrible tragédie dont personne ne voulait ? Si nous leur disons simplement tout ça, pourquoi ne nous pardonneraient-ils pas ? »

« C'est un beau plaidoyer en effet mais qui fait partie de votre rêve car il ne faut s'attendre à trouver là-bas qu'un désert, comme les dernières analyses de l'Arche l'ont montré. »

« Même si cet espoir est faible, il mériterait d'être tenté. Notre communauté ne vit que dans l'idée de la survie depuis trop de générations. Il faut lui offrir autre chose. Et si la perspective d'un monde plus clément ne suffit pas — n'oublions pas que Tournoyeuse est plus près du soleil que ne l'est notre monde et on peut au moins parier que ses solitudes désertiques sont moins glaciales que les nôtres — alors il est une autre raison qui peut nous animer. Vous venez de voir ou de revoir ce film du naufrage. Il nous indique la zone dans laquelle la barge de sauvetage a dû terminer son voyage. On peut aisément extrapoler qu'Athnor se trouvait à bord de cet engin. Et il avait forcément sur lui le code de syntonisation permettant de se coupler avec une porte trans-dimensionnelle située sur le monde des origines. Si nous retrouvons l'épave de la barge, nous trouverons aussi la clef de notre retour sur Terre, la fin de notre épreuve de survie sur ce monde stérile ! »

Un autre membre de l'assemblée intervint.

« L'argument est séduisant et pour une fois moins hypothétique que les autres. Mais la question de ce que nous trouverions sur Terre, à supposer que la porte correspondant au code de syntonisation que nous récupérerions existe encore, reste entière. N'oublions pas que l'Arche a été créée et lancée parce que la Terre était mal en point, suite à la folie destructrice de nos ancêtres, et afin de donner un nouveau point de départ à l'humanité. Peut-être sommes-nous ici même les seuls survivants de cette race ! »

« C'est vrai, répondit Socan. Toutefois l'idée de récupérer la Clef des Origines mérite d'être approfondie. Ania, y a-t-il autre chose que vous vouliez ajouter avant que le Conseil d'Orientation ne délibère sur le bien fondé de votre programme spatial ? »

« Non, je crois que j'ai exprimé mes motivations et convictions. »

« Alors vous pouvez nous laisser délibérer. Revenez nous voir dans une heure et une réponse sera donnée à votre requête. »

La jeune femme se leva et se dirigea vers la porte trans-dimensionnelle présente au bout de la salle. Elle la régla sur le Bois et quand elle le vit apparaître par l'encadrement, elle avança pour se retrouver dans l'instant au sein d'un sous-bois. Elle se retourna, vérifia qu'aucun passage témoignant de la présence d'un autre ici à ce moment n'était enregistré et verrouilla la porte qui prit alors l'aspect d'une grande plaque de métal gris. Tant qu'elle ne réactiverait pas celle-ci, elle était sûre qu'elle ne serait pas dérangée. Et pour cause. Seulement trois cents âmes vivaient sur ce petit globe. La plus grosse implantation était à des milliers de kilomètres du Bois et le seul moyen d'y parvenir sans recourir à une pénible expédition était d'utiliser la porte maintenant désactivée. Le choix de cet emplacement le long de l'équateur avait été fait pour des raisons évidentes de « clémence météorologique » pour démarrer l'ambitieux projet qui avait fait brûler l'imagination de plusieurs générations : faire naître une forêt sur Austremonde. Et la fiction prenait à présent forme sous les yeux d'Ania. Certes, la taille du Bois était encore modeste mais il gagnait chaque année du terrain sur le désert et un jour, oui un jour, Austremonde serait peut-être une immense forêt. Ania venait souvent ici pour se ressourcer et respirer les essences boisées. Elle étouffait sur cette planète dont elle connaissait tout et tout le monde. Elle rêvait d'aventure et d'inconnu. Intarissable sur les vieilles histoires romantiques provenant des archives de la Terre, elle se prenait même parfois à imaginer un homme idéal qui n'existait pas ici pour retomber ensuite dans l'oppressante réalité. Dans le Bois, elle se sentait libre. Au milieu des arbres, un petit lac aux eaux calmes avait permis d'initialiser il y a bien longtemps l'écosystème actuel en y élevant certaines variétés de poissons et d'algues. A présent, Ania ne manquait pas de s'y baigner à chacun de ses passages solitaires. Elle se déshabilla entièrement et plongea dans l'eau fraîche. Après avoir nagé un moment, elle s'allongea sur l'herbe de la rive et attendit là en regardant le ciel à travers les frondaisons. Bien plus tard, elle se rhabilla et se dirigea vers la porte. Elle régla celle-ci pour la salle du Conseil d'Orientation et prit une profonde inspiration avant de faire un pas en avant pour aller prendre connaissance de la décision finale concernant son projet.


* * *


Octar était assis à l'arrière du petit bateau et regardait l'horizon en appréciant la caresse du vent sur son visage. Tournant son regard vers l'intérieur de l'embarcation, il ne put réprimer un léger sourire trahissant son amusement intérieur quant au savant manège qui occupait Polès et leur navigatrice, Hyldra. Il voyait bien que les deux êtres avaient une attirance l'un pour l'autre depuis le début de la traversée, et même sûrement avant mais l'historien ne l'avait alors pas remarqué tant son attention était accaparée par la nécessité d'obtenir l'adhésion de la Mère à ses vues. Sans vouloir faire de pronostic sur la conclusion de cette petite histoire, il estimait assister ici à l'amorce d'une relation durable, pour peu que les blocages liés aux conventions sociales veuillent bien céder le pas. Mais les petits rires complices qu'émettaient depuis peu les tourtereaux étaient de bonne augure. Hyldra se révélait manier leur embarcation d'une façon remarquable et déjà on pouvait apercevoir au loin l'estuaire du Neiklot qui conduisait droit à Ghoda, la capitale d'Altane, ce pays où la science et la technologie vivaient en maîtres, produisant des merveilles d'ingéniosité. La traversée avait été très agréable et sans aucun souci. Escam ne pouvant que céder à ses habitudes était accoudé au bastingage et scrutait l'eau à la recherche de poissons nageant près de la surface. Immanquablement, quand un d'entre eux se profilait, le naturaliste énonçait haut et fort son nom dans les secondes qui suivaient. Il était visiblement à la recherche d'une espèce qui lance un défi à ses connaissances. Soudain il émit un grognement inattendu qui après quelques secondes se transforma en un :

« Par le Vagabond, venez voir ça ! » rempli d'angoisse.

Tous vinrent se pencher sur l'eau à son invitation. Une gigantesque forme sombre se profilait sous la coque, au premier coup d'œil cinq à six fois plus longue que leur esquif.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? » demanda Polès.

« Je n'en sais rien mais c'est monstrueux, répliqua Escam sur un ton angoissé. Hyldra, vous qui naviguez souvent dans ces eaux, avez-vous déjà rencontré une chose pareille ? »

« Il n'y a rien qui soit aussi gros dans l'océan. Hormis peut-être... »

La masse sombre s'éleva brutalement en direction de la surface. L'instant d'après le petit bateau était pris dans de terribles remous.

« Le Stirlyx, hurla Hyldra. Le grand Stirlyx des profondeurs est venu nous prendre. »

Le bateau était secoué en tous sens, le monstre n'allait pas tarder à les faire chavirer pour s'emparer de ses proies. Escam évacuait manifestement son angoisse par une jubilation accompagnée de grands gestes.

« Je ne mourrai pas sans avoir vu un Stirlyx vivant, c'est fantastique ! »

Soudain, les remous s'atténuèrent puis cessèrent. Quand tout fut redevenu calme, chacun relâcha sa respiration.

« Je crois que je me consolerai de n'avoir pu l'apercevoir ! » plaisanta le naturaliste.

A cet instant, à la proue du bateau et dans un grand bruit de vagues, une silhouette démesurée surgit de l'eau. Le premier doute passé, l'équipage fut contraint de se convaincre qu'il ne s'agissait pas d'un animal mais d'une carcasse métallique. De forme ramassée et allongée, la machine présentait à l'avant une énorme surface vitrée circulaire. Derrière celle-ci, des hommes, qui disposaient manifestement de moyens pour piloter l'engin et qui paraissaient entièrement secs, attestant de l'étanchéité du submersible, les observaient. Il y eut un grincement et une porte circulaire s'ouvrit sur le dos de l'animal de fer. Un homme barbu, athlétique et dans la force de l'âge en sortit et harangua l'équipage de l'esquif :

« Ohé du bateau! Que font des Conseillers du Graterre dans une embarcation de Mezzane aussi près de nos côtes ? »

« Je suis Octar, Conduisant de l'Ordre des Conseillers, de même qu'Escam. Et voici Hyldra notre navigatrice, et Polès, notre apprenti. Nous cherchons à joindre Ghoda afin de nous entretenir avec le Parik. Nous avons une requête de la plus haute importance. »

En réponse, l'homme disparut dans les entrailles de l'engin. Il réapparut au terme d'une attente lourde et silencieuse avec une corde.

« Attrapez ça ! » cria-t-il en la lançant.

Quelques instants plus tard, les deux embarcations étaient côte à côte et l'homme barbu reprit :

« Je suis Omen, capitaine de ce vaisseau submersible. Si vous voulez vous donner la peine de monter à bord, nous allons remorquer votre embarcation jusqu'au Palais du Directoire. »

Alors qu'Escam faisait preuve de sa galanterie habituelle pour laisser passer Hyldra en premier, Omen réagit :

« La femme de Mezzane n'a rien à faire sur mon bateau. Je ne veux pas qu'elle emmène ses poux à bord ! »

« Je resterai sur notre bateau avec elle » répliqua Polès en posant sa main sur l'épaule de leur navigatrice pour calmer son impulsion naissante de colère.

C'est donc uniquement Escam et Octar qui montèrent à bord. Le curieux cortège s'engagea dès lors dans les eaux calmes du fleuve Neiklot et au fil d'une heure de navigation, arriva à Ghoda, la capitale d'Altane qui s'étalait de part et d'autre le long du large estuaire. Cette ville ne ressemblait à aucune autre au monde avec ses constructions faites uniquement de métal et surmontées de coupoles caractéristiques. Altane était le plus gros client des mines d'Aspérie et avait fortement contribué à l'essor de cette industrie par un usage du métal qu'Octar trouvait intérieurement plus qu'outrancier. En apercevant les quartiers de la ville depuis le fleuve après avoir séjourné à Mezzane, on comprenait mieux l'aversion réciproque ressentie par les deux peuples. Enfin l'équipage arriva devant le Palais du Directoire, imposant complexe coiffé d'une multitude de coupoles qui s'avançaient sur l'eau, et accosta à un quai faisant partie du bâtiment. Le capitaine sortit seul du submersible, demandant à ses invités de rester là jusqu'à son retour. Un long moment plus tard, il revint pour annoncer qu'une suite leur avait été attribuée dans l'aile du Palais réservée aux hôtes de marque et que le Parik les recevrait le lendemain matin. Ils furent dès lors guidés jusqu'à leurs appartements et purent profiter de conditions de séjour ainsi que d'un service irréprochables. Le seul inconvénient à la situation se révéla vite être le fait qu'ils étaient consignés dans leur logement et qu'on n'entendait pas qu'ils en sortent jusqu'à nouvel ordre. La période de sommeil se passa donc dans le calme et l'attente, seule attitude raisonnable face aux circonstances. Comme promis, au matin, un serviteur vint chercher Escam et Octar pour les accompagner jusqu'à leur entrevue, laissant Hyldra et Polès profiter seuls d'un très copieux petit déjeuner. Quelques minutes plus tard, ils se trouvaient dans une salle de réunion avec le Parik, plus haut dignitaire du régime de gouvernement altanien avec seulement deux gardes se tenant à l'entrée de la salle pour hypothéquer la discrétion de l'entrevue.

« Comment allez-vous depuis notre dernière rencontre, Octar ? » commença le Parik.

C'était un homme au visage lunaire et d'une corpulence impressionnante, qui devait bien peser le double d'un individu normal. Deux petits yeux brillaient d'intelligence au-dessus de son nez empâté.

« Disons que ma condition actuelle n'est pas la meilleure que j'ai vécue et n'est pas étrangère à ma présence ici. »

« Je vous écoute ! »

« Et vous n'êtes pas le seul, répliqua l'historien en montrant du doigt les deux gardes. »

« Ne vous inquiétez pas. Ces deux là sont mes recrues spéciales, affectés uniquement à ma salle de conversation privée. Ils sont complètement sourds et le fait que vous leur tourniez le dos devrait vous convaincre qu'ils ne pourront lire sur vos lèvres. Quant à la possibilité que quelqu'un écoute aux portes, il va falloir me faire confiance. »

« D'accord. Alors évitons de tourner autour du pot. Vous savez comment Athnor II a envahi le Graterre grâce à une vile attaque surprise et à des machines à vapeur que votre pays lui avait sûrement vendues. »

« Je suis en effet très bien informé de ce qui s'est passé et comment cela a été rendu possible. Croyez bien que je déplore la situation mais que voulez-vous, nous ne sommes pas responsables de ce que font nos clients des machines que nous leur fournissons. Ces machines ont été modifiées par les aspériens pour en faire ce que vous savez. Initialement, elles étaient conçues pour transporter du minerai à travers les montagnes. »

« Et vous avez sûrement obtenu de très bons tarifs en échange sur vos importations massives de métal. »

« Octar, votre objectif en venant ici est-il d'être désagréable en faisant un faux procès à mon île ? Est-ce votre façon de digérer le fait que vous n'ayez plus de pouvoir sur votre Ordre et soyez aujourd'hui un paria ? »

« Non. Nous sommes juste ici pour vous ouvrir les yeux. Regardez la situation en face. Aujourd'hui Athnor II contrôle le Graterre et indirectement le Boranthe, par une alliance bienvenue. Pensez-vous vraiment qu'il va s'arrêter là, connaissant le personnage ? Les royaumes pêcheurs seront sa dernière cible car la moins avantageuse et la plus facile mais d'abord, je peux vous garantir qu'il a Altane et Mezzane sur sa feuille de route. Et la seule façon d'éviter ce désastre est de s'unir pour devancer son attaque. »

« Et c'est ça que vous me proposez ? M'unir aux fous de Mezzane pour me défendre de l'Aspérie ? Avez-vous seulement idée des armes issues de nos dernières recherches avec lesquelles nous le recevrions ? Ce que nous commercialisons à l'étranger a toujours une génération de retard par rapport à ce que nous utilisons nous-même. Vous avez été témoin de la merveille qu'est notre tout nouveau système de navire submersible, n'est-ce pas ? »

« Vous semblez sûr de vous mais la nouvelle Grande Aspérie est puissante. Malgré vos armes révolutionnaires, le combat sera disproportionné. Et vous vous trompez sur ce que je propose. Contrairement aux apparences, je ne suis pas un paria, pas plus qu'Escam. Nous continuons à contrôler secrètement l'Ordre des Conseillers en donnant le change à Urgal, mis en place par Athnor, qui croit détenir les commandes. Nous arrivons de Mezzane et son peuple est d'accord pour participer à la croisade contre le despote, même à vos côtés. Nous convaincrons facilement les royaumes pêcheurs de se joindre à nous et j'ai l'intention d'entrer en contact avec les sécessionnistes du plateau du Holr. Je me fais enfin fort de gagner la neutralité du Boranthe dans le conflit. Tous ensemble nous pouvons gagner. Pour vous, c'est l'assurance d'une lourde menace sur votre avenir qui disparaît. Pour nous, c'est la libération du Graterre qu'on nous a volé. »

« Réfléchissez, renchérit Escam. Dans quelques mois, votre préoccupation sera peut-être de préparer votre défense et vous regretterez d'avoir laissé passer cette occasion. »

Il y eut un long silence pendant lequel le Parik fixait les deux gardes en face de lui, le regard dans le vide. Enfin il prit une inspiration et répliqua :

« Je vais réunir le Directoire et vous leur exposerez votre point de vue. Je ne peux prendre seul la décision de préparer une guerre contre l'Aspérie. On va vous raccompagner à vos appartements et je vous ferai savoir le jour et l'heure à laquelle la réunion extraordinaire du Directoire aura lieu. Il vous faudra être convaincants si vous voulez que nous entrions dans ce jeu dangereux. En attendant, profitez donc simplement de notre capitale en jouant les touristes ! »

Dans les jours qui suivirent, ils eurent tout le loisir de flâner dans les quartiers de Godha en attendant l'épreuve de conviction planifiée la semaine suivante. Enfin le grand jour arriva. La réunion avec le Directoire et ses sept membres fut longue et passablement agitée. A plusieurs reprises, les Conduisants du Graterre crurent bien avoir perdu la partie. Mais être deux servit remarquablement leur cause, donnant à la fois plus de crédibilité à leurs propos et permettant d'enchaîner les arguments de manière efficace et complémentaire. A la sortie, ils avaient rallié Altane à leur cause.

Il était temps pour le groupe de se séparer pour coordonner efficacement l'organisation de la riposte. Tandis qu'Hyldra reconduisait Polès à Mezzane, Escam élisait domicile à Godha dont il resterait malgré tout éloigné quelques temps car il entreprenait une fastidieuse tournée pour rallier les royaumes pêcheurs. Octar pour sa part, partait accompagné de quelques soldats d'élite altaniens en civil pour le plateau du Holr, au cœur de l'Aspérie, avec l'espoir fou d'y organiser une poche de résistance. Il ignorait qu'au même moment, Urgal faisait voile pour Altane.