Tournoyeuse
Chapitre 10
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La lumière blafarde du Vagabond troua l'épaisse noirceur de la nuit, marquant le
début d'une nouvelle journée. Ses rayons pénétrèrent par la fenêtre pour venir rappeler
à Adriel qu'il était temps de se lever. Il s'étira longuement dans son lit en poussant
de longs bâillements de satisfaction. C'est au contact des symbiotiques qu'il avait
appris à se livrer sans honte à ce genre d'exercice. A Histalande, le savoir-
« Vos enfants ne portent pas de Verse-
« Non, il n'y a pas d'inconvénient, vraiment, à être accompagné d'un Verse-
« Certains moments, vous semblez lire mes pensées. »
« Pas au sens où tu l'entends et le redoutes. Mais disons que je suis particulièrement
réceptif aux vibrations que tu peux émettre sans le savoir. Cela fait partie de la
principale raison pour laquelle tu ne peux encore, tels nos jeunes enfants, participer
à notre communauté d'esprit. Mais un jour viendra où tu seras prêt. Notre mode d'interaction
au travers des Verse-
« Je ne suis pas certain de comprendre toute la signification de ces propos ! »
« Non, aujourd'hui tu ne peux tout comprendre, mais ton être profond a enregistré mes propos qui vont maintenant mûrir en toi pour éclore quand le moment sera venu. »
La porte s'ouvrit pour laisser entrer Zalbac. Adriel fut une fois de plus surpris par l'arrivée inopinée de cet événement qui allait de soi au moment précis où il avait considéré la discussion avec l'Ancien être terminée et où il cherchait quelque inutile formule de politesse pour clore le débat. Son ami portait deux cannes à pêche et lui proposa d'aller capturer quelques poissons. Il accepta, salua l'Ancien et un moment plus tard, ils étaient assis au bord d'une rivière et plongeaient leurs lignes dans l'eau. Le temps passa. Tout à coup, Zalbac se releva et d'un geste puissant, il coupa sa canne en deux, conservant la partie formant à présent un pic de bois acéré. Il demanda à Adriel de le suivre en restant derrière lui et partit en courant vers le village. Arrivés à destination, c'est un spectacle onirique qui attendait l'apprenti. Sur la place centrale du village, les hommes les plus robustes étaient réunis, armés de gros pieux de bois et formaient un grand cercle pour entourer une bête gigantesque qui n'était pas sans rappeler un dragon, tels ceux qu'on décrivait dans les contes et légendes. L'apprenti en fut si stupéfait qu'il pensa un instant qu'il était au milieu d'un rêve. Pourtant, la réalité de ce mastodonte s'imposa à lui quand il renversa une des maisons de pierre dans un énorme fracas. Les symbiotiques semblaient faire une ronde autour de lui tout en restant à distance, ne rompant la configuration que lorsque le monstre s'élançait pour briser l'encerclement, infligeant alors des dégâts aux constructions. Tout à coup, une femme sortit d'une habitation avec une torche enflammée à la main et s'approcha en courant du groupe. Le dragon était manifestement attiré par la lueur engendrée et Adriel comprit rapidement que le but recherché était de capter l'attention du monstre quand la trajectoire de la femme se termina non loin de Zalbac et qu'il eut la désagréable impression de regarder la bête les yeux dans les yeux. A cet instant, Zalbac lança son bout de canne à pêche reconverti en lance avec une force et une précision inattendues. Il termina sa trajectoire dans l'œil gauche du dragon alors qu'au même instant une autre lance, projetée par un symbiotique que l'apprenti n'avait pas remarqué, transperçait l'autre œil. La bête se cambra dans un hurlement de douleur mais le résultat était sans appel : elle était désormais aveugle. Le retour de ses pattes antérieures au sol sembla être le moment que les symbiotiques attendaient pour se précipiter ensemble sur elle et la truffer de pieux en des endroits qui, à en juger par les quantités de sang sortant immédiatement des plaies, avaient été judicieusement choisis. Quelques instants plus tard, après un dernier soubresaut, l'animal gisait sans vie, non loin des ruines de la dernière habitation renversée. Tout était allé très vite et avait été réalisé avec calme et précision. Hormis les dégâts matériels, aucun symbiotique ne semblait blessé.
Ce jour là, on s'activa pour dépecer le monstre. Une partie de sa chair fut mise à saler et une partie fut mise à part pour être consommée lors d'une grande fête organisée le soir même. Adriel put pleinement y apprécier la saveur de la viande de dragon qui n'était pas sans lui rappeler, en infiniment plus affirmé, le goût de la viande séchée qu'on lui avait parfois servie et dont il s'était toujours interrogé sur l'origine. Il apprécia son repas avec d'autant plus de plaisir qu'il n'avait pas eu de cette viande dans sa version séchée dans son assiette depuis quelques temps. Il s'adressa à Zalbac :
« C'est très bon. Bien meilleur que sous sa forme séchée ! »
« Oui, répondit Zalbac. Et nous n'avions plus de réserves. »
« C'était une bête terrible. Yen a-
« Non, les dragons sont très rares et nous vivons en paix avec eux. Mais nous n'avions plus de réserves de viandes... »
« Attends, répondit l'apprenti. Tu ne vas tout de même pas pousser ton raisonnement habituel jusqu'à affirmer que ce monstre est venu au village parce que vous aviez besoin de viande ? »
« Un dragon en état normal aurait rasé le village et tué la plupart d'entre nous
sans que nous puissions rien y faire. Celui-
« Ta candeur me surprendra toujours ! »
« Pourtant, c'est bien ainsi que sont les choses. »
La conversation en resta là. Adriel laissa son regard se perdre dans les danses et
bientôt la mélancolie s'empara de lui. Sa rencontre avec les symbiotiques était une
expérience unique, incroyable. Il ne pouvait que se sentir bien parmi ces gens pleins
de simplicité et de compassion. Pourtant il se savait un étranger loin de chez lui.
Il aurait voulu pouvoir discuter de ce dont il était le témoin ici avec quelqu'un
qui fonctionne selon les mêmes principes que lui. Il aurait souhaité connaître l'opinion
de son maître, Octar, sur tout ceci et profiter de son analyse avisée. Et puis il
y avait Khin. Qu'était devenue la jeune fille ? Comment avait-
« Tu penses à ton monde, n'est-
« Oui, c'est vrai. »
« Tu es inquiet. Tu ne sais pas ce que sont devenus ceux que tu as laissés. »
« Oui, mais en même temps, je suis bien ici. Et puis, je n'ai pas vraiment le choix. »
« Tu l'as. Nous pouvons t'aider à retourner chez toi. »
« Comment ? » Adriel tremblait d'excitation.
« En ton monde, ce que tu appelles l'Aspérie se prolonge jusque sur la face obscure. Il s'agit d'un bout de terre distinct de celui sur lequel nous nous trouvons mais nous pouvons le rallier en cette saison en passant sur une portion gelée du grand océan. »
Envahi d'une émotion complexe, Adriel lança à son ami un regard chargé à la fois de bonheur et de tristesse.
« Il y a dans ton monde des choses que tu as laissées inachevées, lui dit Zalbac. Tu dois y retourner. Après, tu pourras revenir à nous pour finir ce que tu dois finir ici. »
« Les choses peuvent-
« As-
« Non. »
« Demain nous partirons et je t'accompagnerai à la porte de ton monde. Et nous ferons une grande fête quand tu reviendras à nous. »
« Merci », se contenta de répondre l'apprenti. Il savait qu'en la circonstance, tout autre mot était superflu.
Le lendemain matin, Zalbac et lui quittèrent le village dans lequel il avait vécu de si longs mois et progressèrent à pied face au Vagabond alors bien rond et plein, en direction des régions plus froides. Le voyage dura plus de six semaines. Ils passaient parfois plusieurs jours sans rencontrer personne, à d'autres moments un nouveau village les accueillait à l'issue d'une journée de progression. Ils firent halte pour toute la durée de la grande nuit correspondant au départ du Vagabond pour l'autre côté du monde dans un petit hameau peuplé par seulement deux familles. Partout ils étaient attendus et traités comme des rois. Un soir où Adriel s'interrogerait sur ce qu'il avait bien pu faire pour mériter de tels égards, Zalbac lui répondit :
« N'importe quel visiteur de l'autre monde serait reçu avec des égards particuliers alors il est normal que chacun fasse son maximum pour l'Envoyé. »
« Ah ! Nous revoici encore avec cette histoire d'Envoyé ! Qu'est-
« C'est assez compliqué à expliquer et le temps n'est pas venu pour ça. Disons simplement que tu es celui qui a répondu à la demande de mon peuple et que tu y verras plus clair quand tu auras fini ce que tu pars faire dans ton monde. »
« C'est assez mystérieux comme réponse. »
« Le moment venu tu comprendras. »
« Je n'aime pas ces réponses mais ces derniers temps j'ai bien dû apprendre à m'y habituer à votre contact. Je dois avouer ne pas avoir été déçu jusque là alors j'imagine que pour le moment je dois juste évacuer cette préoccupation. »
« Tu apprends bien », conclut Zalbac avec un grand sourire.
Le périple des deux compagnons prit fin quelques jours plus tard au bord d'une immense étendue d'eau glacée dont la blancheur répondait à l'éclat du Vagabond. Là se trouvait un village constitué de maisons de bois carrées montées sur des pilotis en bordure directe de la glace. Après un accueil chaleureux et un bon repos, ils embarquèrent à bord d'un petit traîneau flanqué d'un mat portant une voile. Quelques instants plus tard, la voile gonflée par le vent glacial qui soufflait sur l'incommensurable étendue de banquise, l'équipage filait à bonne allure grâce au pilotage avisé de Zalbac. Adriel se roula en boule pour tenter d'échapper au froid piquant qui le pénétrait de toute part, la vitesse du frêle engin n'arrangeant rien à l'affaire. Le temps passa ainsi alors que le symbiotique dirigeait imperturbablement l'embarcation, évitant les congères constituées par le blizzard. Seul petit point mobile au milieu du paysage statique et blafard révélé par les réflexions des rayons du Vagabond sur une mer figée dans sa solitude, le traîneau poursuivait sa course.
Adriel contemplait la beauté hypnotique de la vaste étendue stérile. Soudain, juste
devant le traîneau, la glace se brisa dans un craquement fracassant en s'envolant
dans les airs par morceaux. Dans son cortège, une immense forme sombre s'éleva pour
retomber lourdement sur la banquise, la fracturant violemment. Zalbac réagit avec
une vitesse fulgurante pour modifier la trajectoire de leur embarcation afin qu'elle
ne tombe pas dans la brèche qui venait de s'ouvrir. Il lui imprima un arc de cercle
très serré qui inexorablement fit pencher la luge jusqu'à ce qu'elle finisse par
se coucher, annulant alors presque instantanément sa vitesse. Les deux occupants
furent alors projetés sur la banquise. Adriel se releva et regardant en direction
de la zone à présent ouverte sur la mer sous-
« Qu'est-
« Tu as beaucoup de chance aujourd'hui, lui répondit Zalbac sur le ton le plus nerveux qu'Adriel l'ait jamais entendu adopter, ce qui n'était pas particulièrement rassurant. C'est un animal rarissime, le seigneur des profondeurs océaniques, le grand Stirlyx ! »
« Il nous a manifestement planifiés pour son petit déjeuner ! »
« Fais exactement ce que je vais te dire et tout ira bien. Il n'y a qu'une seule façon de sortir vivant de cette épreuve mais il va falloir me faire confiance sinon nous mourrons tous deux ici. »
« Tu sais être persuasif ! Je suis à tes ordres. »
« Très bien alors tu vas doucement avancer en direction du Stirlyx et au moment où tu m'entendras crier, tu partiras en courant vers la gauche en décrivant un grand rond pour lui donner l'impression que tu restes à sa portée. »
« J'espère que tu sais ce que tu fais ! » répondit l'apprenti en commençant à s'avancer pas à pas.
Leur chasseur aquatique était très proche et le fixait de deux de ses yeux, le troisième regardant indubitablement dans la direction où il avait laissé Zalbac, en retrait. Un instant, il vit l'animal esquisser un léger recul et c'est à ce moment qu'il entendit son ami hurler « Maintenant ! »
Il partit instantanément, remerciant pour le coup le froid ambiant de rendre la glace
suffisamment collante sous ses semelles. En effet, le monstre n'avait reculé que
pour mieux prendre son élan et se précipiter sur l'emplacement qu'Adriel avait occupé
quelques secondes plus tôt. A présent, il tentait d'utiliser au mieux l'énergie héritée
de cette impulsion pour décrire un arc de cercle lui permettant d'intercepter la
victime sur laquelle ses trois yeux étaient rivés. C'est à cet instant qu'Adriel
se pencha trop sur sa trajectoire et glissa. Il n'en fallut pas plus au mastodonte
pour se saisir de lui à l'aide d'une de ses mains palmées démesurées. L'apprenti
sentit l'étreinte mortelle se resserrer sur lui, il était perdu. A cet instant, contre
toute attente, la pression diminua pour disparaître alors qu'au même moment parvenait
à ses oreilles le chant familier de la flûte de Zalbac, fabriquée à partir d'un os
de Verse-
Posément, conscient du miracle qui venait de lui sauver la vie, Adriel s'approcha du symbiotique qui déjà était en train de redresser leur véhicule pour reprendre le périple.
« Rester ici immobile, c'est périr de froid à coup sûr », expliqua-
« Merci, je te dois la vie. Mais nous l'avons échappé belle. Tu ne pourras pas dire cette fois que l'animal était là parce que nous avions besoin de lui ! »
« Si, répondit le symbiotique. Vois-
Dubitatif devant cet argumentaire, Adriel remonta à bord du traîneau à voile qui repartit pour terminer sa traversée. Peu de temps après, ils retrouvaient la terre ferme en joignant un village semblable à celui où ils avaient emprunté leur engin. Après un peu de repos, ils repartirent à pied pour un périple tout aussi long que celui effectué sur l'autre rivage de l'océan de glace. Un matin enfin, ils arrivèrent à une petite construction perdue au milieu d'un paysage devenu très montagneux. Ils entrèrent.
« A partir de ce point, tu continueras seul, lui dit Zalbac. Ton monde est à cinq jours de marche. »
Il lui tendit sa besace. Elle était pleine de provisions que le symbiotique avait pris soin d'accumuler au cours des deux derniers jours alors qu'Adriel ne s'était douté de rien.
« Tu ne pourras pas traverser la Ceinture des Tempêtes ainsi, reprit-
« Mais je ne comprends pas. Je suis ici, avec toi, et bien vivant. Pourtant j'ai effectué cette traversée. »
« C'est exact. Mais tu as profité de l'éclipse du Vagabond qui a ici été ton bouclier. Tu serais mort sans ça. »
« Alors il faut attendre une éclipse pour traverser ? »
« C'est un moyen envisageable. Mais nous avons beaucoup mieux. »
Le symbiotique désigna un mur de la petite construction. Accroché à celui-
« Quand tu portes cette combinaison, dit le symbiotique, tu n'as rien à craindre des radiations. Marche jusqu'à ton monde et ne la pose qu'une fois la traversée terminée. C'est grâce à elle que tu pourras revenir à nous quand tu le voudras. »
« Pourquoi restez-
« C'est un peu difficile à expliquer. Mais au début de notre civilisation, il y a
eu une tentative d'implantation sur la face éclairée. Un groupe est parti et mon
peuple garde la mémoire de leur aventure car ils étaient reliés à leurs semblables
par les Verse-
« Triste histoire. »
« Elle n'est pas si triste quand on sait que ta présence parmi nous marque l'approche clé ces temps. »
« Je ne comprends pas. »
« Notre peuple, en tant que conscience collective, fait des rêves collectifs. Nous appelons cela le Avha. Dans notre Avha, tu es l'Envoyé que nous avons demandé. Tu reviendras à nous et alors le temps des grands changements sera venu. »
« Tu penses donc que nous nous reverrons ? »
« Non, je ne le pense pas, je le sais. Quand tu voudras revenir à nous, contente-
« Mais... »
« Ne cherche pas une compréhension qui t'échappe. Pense à ce qui t'attend dans ton monde pour le moment. C'est bien assez. »
Les deux amis sortirent au grand air. Zalbac fournit encore à son compagnon un petit sac. Il était rempli de pépites d'or.
« Cela te sera utile dans ton univers », se contenta de commenter le symbiotique.
Il y eut une longue accolade, puis Adriel partit sur le sentier qui lui avait été
indiqué. Quand il se retourna, son guide avait disparu. La combinaison était confortable
et n'entravait pas la progression de l'apprenti. Quand il était fatigué, il dormait
à même le sol. Sa réserve de nourriture se trouvait dans une poche spéciale à l'intérieur
de son costume et il pouvait donc s'en servir sans l'exposer aux influences néfastes
de l'atmosphère ambiante. Il ne devait jamais oublier ces quelques jours de marche
sur un sentier escarpé tant le spectacle de la transition entre la nuit et la lumière
était grandiose. Tout d'abord, ce fut une lueur à l'horizon qui progressivement s'amplifia.
Puis dans le ciel, ce furent ces indescriptibles irisations, sans cesse en mouvements,
fantômes évanescents aux formes enflammant l'imagination. Tantôt Adriel croyait y
voir Zalbac, tantôt sa famille d'Histalande et souvent Khin. Qu'était-