Tournoyeuse

Chapitre 10


© 2005 - Jean-Philippe Vidal

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La lumière blafarde du Vagabond troua l'épaisse noirceur de la nuit, marquant le début d'une nouvelle journée. Ses rayons pénétrèrent par la fenêtre pour venir rappeler à Adriel qu'il était temps de se lever. Il s'étira longuement dans son lit en poussant de longs bâillements de satisfaction. C'est au contact des symbiotiques qu'il avait appris à se livrer sans honte à ce genre d'exercice. A Histalande, le savoir-vivre imposait une conduite plus stricte et plus discrète, empreinte d'une notion assez rigide de la dignité humaine. Ici, il eut été considéré de très mauvais ton de critiquer une telle retenue mais on encourageait à l'évidence des attitudes plus naturelles et plus spontanées, seules à même « de laisser s'exprimer les énergies profondes dont toute vie découle », pour reprendre les mots de Zalbac. Le jeune homme se leva et s'attabla pour déjeuner de fruits secs. Son compagnon n'était plus là. Il s'était levé avant l'aube pour quelque activité matinale. Peut-être un voisin avait-il pensé la veille au soir qu'il avait besoin de réparer son toit et Zalbac avait-il alors pensé mettre son savoir-faire au service du villageois ? Ou bien tout autre chose. Adriel commençait doucement à s'habituer à vivre au milieu de ces gens et à percevoir la riche trame sociale tissée par leur extraordinaire capacité à communiquer au sein d'un réseau de perceptions silencieuses. Ce mode de fonctionnement remettait régulièrement en question son sens de la causalité. Ici, tout se passait comme si les choses arrivaient parce que c'était le bon moment ou bien que cela semblait couler de source et non pas parce qu'une cause donnée avait provoqué un effet donné. C'était très troublant et l'apprenti se sentait souvent dépassé par les propos de son ami ou de l'Ancien avec qui il lui arrivait parfois de discourir. Particulièrement troublante était l'inversion de paradigme en vertu de laquelle ce n'était pas les circonstances qui modelaient leurs comportements et leurs pensées mais tout à fait l'inverse. Ils affirmaient assidûment que la pensée était génératrice de toute chose et que les événements se mettaient en place pour répondre à leurs projets. Adriel trouvait cette croyance assez puérile mais ne pouvait pas la condamner quand il vibrait au rythme de l'harmonie ambiante. Oui, malgré ses superstitions, ce peuple était visiblement plus proche du Paradis que toute civilisation du monde connu. Le jeune homme se demandait comment certains de leurs principes de fonctionnement pourraient être profitablement importés dans sa culture d'origine. Au niveau de la façon d'éduquer les enfants, peut-être ? Ces considérations lui rappelèrent qu'il avait souhaité discourir avec l'Ancien de la façon dont les enfants symbiotiques grandissaient et que celui-ci lui avait donné rendez-vous ce matin. Il termina donc son petit déjeuner et sortit dans le village. Le Vagabond était bien rond au-dessus de l'horizon et en chemin, l'apprenti s'avoua une fois de plus combien il trouvait ces alternances naturelles de jour et de nuit bénéfiques pour son calme intérieur, malgré le caractère troublant de celles-ci. Arrivé devant la maison de l'Ancien, il frappa à la porte. Il était bien le seul ici à avoir besoin de le faire. La porte s'ouvrit pour laisser place au visage souriant du propriétaire des lieux. Ils s'installèrent tous deux comme lors de leur première entrevue et bavardèrent un long moment. A la fin de l'entretien, Adriel osa poser la question qui lui brûlait les lèvres :

« Vos enfants ne portent pas de Verse-Esprits. Comment cela se fait-il ? J'aurais instinctivement pensé que la transmission de pensée telle que vous la pratiquez serait un moyen de choix pour faciliter l'éducation des plus jeunes. La symbiose que vous effectuez comporte-t-elle des aspects douloureux ou négatifs ? »

« Non, il n'y a pas d'inconvénient, vraiment, à être accompagné d'un Verse-Esprit. Et je peux te dire que rien ne pourrait justifier que je me sépare du mien. Il est une pure bénédiction. Dans quelques cas rarissimes, il peut arriver qu'un de nos compagnons meure avant son porteur. Dans ce cas, il produit toujours un spasme d'agonie qui déclenche une décharge électrique au niveau des points de ponction qu'il utilise pour se nourrir sur nos artères cérébrales, entraînant une cautérisation instantanée et supprimant tout risque d'hémorragie pour nous. Il tombe alors sans vie et son porteur ne retrouvera la plénitude qu'en mettant en place un nouveau compagnon, encore que nouveau soit un terme inapproprié. Vois-tu nous parlons des Verse-Esprits en ce sens qu'on peut en observer diverses manifestations physiques distinctes mais il s'agit bien d'un seul et unique organisme qui se reproduit lui-même à l'identique. Quand un corps physique est nécessaire pour s'associer à un homme ayant perdu son compagnon ou bien pour accompagner un enfant venu à l'age adéquat, le réseau génère ce corps au plus près du lieu où il est requis par l'intermédiaire d'une de ses manifestations. C'est très simple et très efficace. Ainsi par exemple, si tu émettais le souhait de participer à notre communauté de pensée, Zalbac ou moi pourrions rapidement te donner un compagnon obtenu de notre propre Verse-Esprit. Rassure-toi, il n'est pas ici question de t'imposer quoi que ce soit. Je sais que tu n'es pas prêt pour cette expérience. Il te faudra d'abord dissiper la peur de la symbiose que je vois dans tes yeux. »

« Certains moments, vous semblez lire mes pensées. »

« Pas au sens où tu l'entends et le redoutes. Mais disons que je suis particulièrement réceptif aux vibrations que tu peux émettre sans le savoir. Cela fait partie de la principale raison pour laquelle tu ne peux encore, tels nos jeunes enfants, participer à notre communauté d'esprit. Mais un jour viendra où tu seras prêt. Notre mode d'interaction au travers des Verse-Esprits est en quelque sorte une fusion dans une conscience collective plus élevée. L'esprit jeune ou insuffisamment préparé peut s'y perdre à jamais. Il lui faut d'abord acquérir le sens plein et complet de sa nature, de sa place dans l'univers et de son individualité, sinon son corps physique court le risque d'entrer dans un état végétatif qui n'est pas souhaitable. Nous nous manifestons dans ce monde au travers de nos corps et nous devons y rester attachés. C'est donc à la puberté, quand l'individualisation de l'être est bien établie, que nous procédons à la mise en place du Verse-Esprit. Dans ton cas, la problématique est légèrement différente mais le résultat serait le même. Si tu accédais à notre réseau de conscience maintenant, sans avoir préalablement trouvé la paix intérieure nécessaire, tu découvrirais l'évidence de ton unicité avec l'univers entier sans comprendre l'importance de maintenir des individualités, par lesquelles se définit lui-même cet univers, et tu te perdrais à jamais au détriment du but de ton existence. »

« Je ne suis pas certain de comprendre toute la signification de ces propos ! »

« Non, aujourd'hui tu ne peux tout comprendre, mais ton être profond a enregistré mes propos qui vont maintenant mûrir en toi pour éclore quand le moment sera venu. »

La porte s'ouvrit pour laisser entrer Zalbac. Adriel fut une fois de plus surpris par l'arrivée inopinée de cet événement qui allait de soi au moment précis où il avait considéré la discussion avec l'Ancien être terminée et où il cherchait quelque inutile formule de politesse pour clore le débat. Son ami portait deux cannes à pêche et lui proposa d'aller capturer quelques poissons. Il accepta, salua l'Ancien et un moment plus tard, ils étaient assis au bord d'une rivière et plongeaient leurs lignes dans l'eau. Le temps passa. Tout à coup, Zalbac se releva et d'un geste puissant, il coupa sa canne en deux, conservant la partie formant à présent un pic de bois acéré. Il demanda à Adriel de le suivre en restant derrière lui et partit en courant vers le village. Arrivés à destination, c'est un spectacle onirique qui attendait l'apprenti. Sur la place centrale du village, les hommes les plus robustes étaient réunis, armés de gros pieux de bois et formaient un grand cercle pour entourer une bête gigantesque qui n'était pas sans rappeler un dragon, tels ceux qu'on décrivait dans les contes et légendes. L'apprenti en fut si stupéfait qu'il pensa un instant qu'il était au milieu d'un rêve. Pourtant, la réalité de ce mastodonte s'imposa à lui quand il renversa une des maisons de pierre dans un énorme fracas. Les symbiotiques semblaient faire une ronde autour de lui tout en restant à distance, ne rompant la configuration que lorsque le monstre s'élançait pour briser l'encerclement, infligeant alors des dégâts aux constructions. Tout à coup, une femme sortit d'une habitation avec une torche enflammée à la main et s'approcha en courant du groupe. Le dragon était manifestement attiré par la lueur engendrée et Adriel comprit rapidement que le but recherché était de capter l'attention du monstre quand la trajectoire de la femme se termina non loin de Zalbac et qu'il eut la désagréable impression de regarder la bête les yeux dans les yeux. A cet instant, Zalbac lança son bout de canne à pêche reconverti en lance avec une force et une précision inattendues. Il termina sa trajectoire dans l'œil gauche du dragon alors qu'au même instant une autre lance, projetée par un symbiotique que l'apprenti n'avait pas remarqué, transperçait l'autre œil. La bête se cambra dans un hurlement de douleur mais le résultat était sans appel : elle était désormais aveugle. Le retour de ses pattes antérieures au sol sembla être le moment que les symbiotiques attendaient pour se précipiter ensemble sur elle et la truffer de pieux en des endroits qui, à en juger par les quantités de sang sortant immédiatement des plaies, avaient été judicieusement choisis. Quelques instants plus tard, après un dernier soubresaut, l'animal gisait sans vie, non loin des ruines de la dernière habitation renversée. Tout était allé très vite et avait été réalisé avec calme et précision. Hormis les dégâts matériels, aucun symbiotique ne semblait blessé.


Ce jour là, on s'activa pour dépecer le monstre. Une partie de sa chair fut mise à saler et une partie fut mise à part pour être consommée lors d'une grande fête organisée le soir même. Adriel put pleinement y apprécier la saveur de la viande de dragon qui n'était pas sans lui rappeler, en infiniment plus affirmé, le goût de la viande séchée qu'on lui avait parfois servie et dont il s'était toujours interrogé sur l'origine. Il apprécia son repas avec d'autant plus de plaisir qu'il n'avait pas eu de cette viande dans sa version séchée dans son assiette depuis quelques temps. Il s'adressa à Zalbac :


« C'est très bon. Bien meilleur que sous sa forme séchée ! »

« Oui, répondit Zalbac. Et nous n'avions plus de réserves. »

« C'était une bête terrible. Yen a-t-il beaucoup ? Est-il fréquent qu'elles attaquent ? »

« Non, les dragons sont très rares et nous vivons en paix avec eux. Mais nous n'avions plus de réserves de viandes... »

« Attends, répondit l'apprenti. Tu ne vas tout de même pas pousser ton raisonnement habituel jusqu'à affirmer que ce monstre est venu au village parce que vous aviez besoin de viande ? »

« Un dragon en état normal aurait rasé le village et tué la plupart d'entre nous sans que nous puissions rien y faire. Celui-ci était vieux et c'est pour ça qu'il est venu à nous. Il a obtenu une mort digne au combat avant de devenir un charognard incapable de chasser par lui-même. Nous lui avons offert cette dignité et en échange, il nous a offert sa viande. »

« Ta candeur me surprendra toujours ! »

« Pourtant, c'est bien ainsi que sont les choses. »


La conversation en resta là. Adriel laissa son regard se perdre dans les danses et bientôt la mélancolie s'empara de lui. Sa rencontre avec les symbiotiques était une expérience unique, incroyable. Il ne pouvait que se sentir bien parmi ces gens pleins de simplicité et de compassion. Pourtant il se savait un étranger loin de chez lui. Il aurait voulu pouvoir discuter de ce dont il était le témoin ici avec quelqu'un qui fonctionne selon les mêmes principes que lui. Il aurait souhaité connaître l'opinion de son maître, Octar, sur tout ceci et profiter de son analyse avisée. Et puis il y avait Khin. Qu'était devenue la jeune fille ? Comment avait-elle passé les épreuves liées à cette attaque sauvage de l'Aspérie ? Peut-être avait-elle en vain compté sur son aide. Le Boranthe était-il envahi également ? Le roi Athnor II était-il à présent le maître du monde connu ? Tout cela paraissait si lointain. La face obscure du monde était vraiment un autre univers et celui de ses origines lui semblait à jamais perdu. Égaré dans ses pensées, il avait le regard dans le vide quand Zalbac l'apostropha :


« Tu penses à ton monde, n'est-ce pas ? »

« Oui, c'est vrai. »

« Tu es inquiet. Tu ne sais pas ce que sont devenus ceux que tu as laissés. »

« Oui, mais en même temps, je suis bien ici. Et puis, je n'ai pas vraiment le choix. »

« Tu l'as. Nous pouvons t'aider à retourner chez toi. »

« Comment ? » Adriel tremblait d'excitation.

« En ton monde, ce que tu appelles l'Aspérie se prolonge jusque sur la face obscure. Il s'agit d'un bout de terre distinct de celui sur lequel nous nous trouvons mais nous pouvons le rallier en cette saison en passant sur une portion gelée du grand océan. »

Envahi d'une émotion complexe, Adriel lança à son ami un regard chargé à la fois de bonheur et de tristesse.

« Il y a dans ton monde des choses que tu as laissées inachevées, lui dit Zalbac. Tu dois y retourner. Après, tu pourras revenir à nous pour finir ce que tu dois finir ici. »

« Les choses peuvent-elles être aussi simples ? »

« As-tu vu quelque chose de compliqué depuis que tu es ici ? »

« Non. »

« Demain nous partirons et je t'accompagnerai à la porte de ton monde. Et nous ferons une grande fête quand tu reviendras à nous. »

« Merci », se contenta de répondre l'apprenti. Il savait qu'en la circonstance, tout autre mot était superflu.


Le lendemain matin, Zalbac et lui quittèrent le village dans lequel il avait vécu de si longs mois et progressèrent à pied face au Vagabond alors bien rond et plein, en direction des régions plus froides. Le voyage dura plus de six semaines. Ils passaient parfois plusieurs jours sans rencontrer personne, à d'autres moments un nouveau village les accueillait à l'issue d'une journée de progression. Ils firent halte pour toute la durée de la grande nuit correspondant au départ du Vagabond pour l'autre côté du monde dans un petit hameau peuplé par seulement deux familles. Partout ils étaient attendus et traités comme des rois. Un soir où Adriel s'interrogerait sur ce qu'il avait bien pu faire pour mériter de tels égards, Zalbac lui répondit :

« N'importe quel visiteur de l'autre monde serait reçu avec des égards particuliers alors il est normal que chacun fasse son maximum pour l'Envoyé. »

« Ah ! Nous revoici encore avec cette histoire d'Envoyé ! Qu'est-ce que cela veut dire exactement pour ton peuple ? »

« C'est assez compliqué à expliquer et le temps n'est pas venu pour ça. Disons simplement que tu es celui qui a répondu à la demande de mon peuple et que tu y verras plus clair quand tu auras fini ce que tu pars faire dans ton monde. »

« C'est assez mystérieux comme réponse. »

« Le moment venu tu comprendras. »

« Je n'aime pas ces réponses mais ces derniers temps j'ai bien dû apprendre à m'y habituer à votre contact. Je dois avouer ne pas avoir été déçu jusque là alors j'imagine que pour le moment je dois juste évacuer cette préoccupation. »

« Tu apprends bien », conclut Zalbac avec un grand sourire.  


Le périple des deux compagnons prit fin quelques jours plus tard au bord d'une immense étendue d'eau glacée dont la blancheur répondait à l'éclat du Vagabond. Là se trouvait un village constitué de maisons de bois carrées montées sur des pilotis en bordure directe de la glace. Après un accueil chaleureux et un bon repos, ils embarquèrent à bord d'un petit traîneau flanqué d'un mat portant une voile. Quelques instants plus tard, la voile gonflée par le vent glacial qui soufflait sur l'incommensurable étendue de banquise, l'équipage filait à bonne allure grâce au pilotage avisé de Zalbac. Adriel se roula en boule pour tenter d'échapper au froid piquant qui le pénétrait de toute part, la vitesse du frêle engin n'arrangeant rien à l'affaire. Le temps passa ainsi alors que le symbiotique dirigeait imperturbablement l'embarcation, évitant les congères constituées par le blizzard. Seul petit point mobile au milieu du paysage statique et blafard révélé par les réflexions des rayons du Vagabond sur une mer figée dans sa solitude, le traîneau poursuivait sa course.

Adriel contemplait la beauté hypnotique de la vaste étendue stérile. Soudain, juste devant le traîneau, la glace se brisa dans un craquement fracassant en s'envolant dans les airs par morceaux. Dans son cortège, une immense forme sombre s'éleva pour retomber lourdement sur la banquise, la fracturant violemment. Zalbac réagit avec une vitesse fulgurante pour modifier la trajectoire de leur embarcation afin qu'elle ne tombe pas dans la brèche qui venait de s'ouvrir. Il lui imprima un arc de cercle très serré qui inexorablement fit pencher la luge jusqu'à ce qu'elle finisse par se coucher, annulant alors presque instantanément sa vitesse. Les deux occupants furent alors projetés sur la banquise. Adriel se releva et regardant en direction de la zone à présent ouverte sur la mer sous-jacente, il eut une violente accélération cardiaque en conséquence du spectacle qui s'ouvrait sous ses yeux. Une monstrueuse créature, encore plus grosse que le dragon qu'il avait pu observer chez les symbiotiques était en train de hisser le haut de son corps sur la banquise, tentant d'atteindre l'embarcation renversée et ses occupants qui étaient manifestement les proies dans l'affaire. Doté d'une longue mâchoire bardée de petites dents triangulaires visiblement disposées au mieux pour déchiqueter ses prises, le mastodonte regardait ses futures victimes au moyen de trois yeux disposés légèrement en retrait de celle-ci. Le corps qui se prolongeait alors tenait de celui d'un poisson démesuré, avec sa queue qui battait l'eau pour faciliter son ascension sur la glace solide et était équipé de six bras puissants aux extrémités palmées.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? » souffla l'apprenti.

« Tu as beaucoup de chance aujourd'hui, lui répondit Zalbac sur le ton le plus nerveux qu'Adriel l'ait jamais entendu adopter, ce qui n'était pas particulièrement rassurant. C'est un animal rarissime, le seigneur des profondeurs océaniques, le grand Stirlyx ! »

« Il nous a manifestement planifiés pour son petit déjeuner ! »

« Fais exactement ce que je vais te dire et tout ira bien. Il n'y a qu'une seule façon de sortir vivant de cette épreuve mais il va falloir me faire confiance sinon nous mourrons tous deux ici. »

« Tu sais être persuasif ! Je suis à tes ordres. »

« Très bien alors tu vas doucement avancer en direction du Stirlyx et au moment où tu m'entendras crier, tu partiras en courant vers la gauche en décrivant un grand rond pour lui donner l'impression que tu restes à sa portée. »

« J'espère que tu sais ce que tu fais ! » répondit l'apprenti en commençant à s'avancer pas à pas.

Leur chasseur aquatique était très proche et le fixait de deux de ses yeux, le troisième regardant indubitablement dans la direction où il avait laissé Zalbac, en retrait. Un instant, il vit l'animal esquisser un léger recul et c'est à ce moment qu'il entendit son ami hurler « Maintenant ! »

Il partit instantanément, remerciant pour le coup le froid ambiant de rendre la glace suffisamment collante sous ses semelles. En effet, le monstre n'avait reculé que pour mieux prendre son élan et se précipiter sur l'emplacement qu'Adriel avait occupé quelques secondes plus tôt. A présent, il tentait d'utiliser au mieux l'énergie héritée de cette impulsion pour décrire un arc de cercle lui permettant d'intercepter la victime sur laquelle ses trois yeux étaient rivés. C'est à cet instant qu'Adriel se pencha trop sur sa trajectoire et glissa. Il n'en fallut pas plus au mastodonte pour se saisir de lui à l'aide d'une de ses mains palmées démesurées. L'apprenti sentit l'étreinte mortelle se resserrer sur lui, il était perdu. A cet instant, contre toute attente, la pression diminua pour disparaître alors qu'au même moment parvenait à ses oreilles le chant familier de la flûte de Zalbac, fabriquée à partir d'un os de Verse-Esprit. Celui-ci avait profité de la diversion engendrée par la course de son ami pour récupérer son instrument resté au fond de son sac dans leur embarcation. Le géant des profondeurs semblait totalement subjugué par l'envoûtante mélodie et après avoir reculé, il s'enfonça dans l'eau en effectuant une vrille pour ne plus jamais reparaître.

Posément, conscient du miracle qui venait de lui sauver la vie, Adriel s'approcha du symbiotique qui déjà était en train de redresser leur véhicule pour reprendre le périple.

« Rester ici immobile, c'est périr de froid à coup sûr », expliqua-t-il au jeune homme comme il approchait.

« Merci, je te dois la vie. Mais nous l'avons échappé belle. Tu ne pourras pas dire cette fois que l'animal était là parce que nous avions besoin de lui ! »

« Si, répondit le symbiotique. Vois-tu, si le Stirlyx a surgi ici, c'est parce que l'épaisseur de la glace était assez faible pour qu'il sente notre odeur à travers elle. Si nous étions passés avec notre embarcation à l'endroit d'où il est apparu sous notre nez, la banquise aurait cassé sous le poids et nous ne serions plus en train de discuter ici ensemble. Il faut que je sois plus prudent pour la fin de notre traversée, nous sommes plus proche de la saison chaude qu'il ne faudrait. »

Dubitatif devant cet argumentaire, Adriel remonta à bord du traîneau à voile qui repartit pour terminer sa traversée. Peu de temps après, ils retrouvaient la terre ferme en joignant un village semblable à celui où ils avaient emprunté leur engin. Après un peu de repos, ils repartirent à pied pour un périple tout aussi long que celui effectué sur l'autre rivage de l'océan de glace. Un matin enfin, ils arrivèrent à une petite construction perdue au milieu d'un paysage devenu très montagneux. Ils entrèrent.

« A partir de ce point, tu continueras seul, lui dit Zalbac. Ton monde est à cinq jours de marche. »

Il lui tendit sa besace. Elle était pleine de provisions que le symbiotique avait pris soin d'accumuler au cours des deux derniers jours alors qu'Adriel ne s'était douté de rien.

« Tu ne pourras pas traverser la Ceinture des Tempêtes ainsi, reprit-il. Vois-tu, c'est assez difficile à expliquer mais tu vas comprendre. Notre monde est protégé des influences négatives du rayonnement solaire grâce à une sorte de bouclier invisible, un bouclier magnétique. A la zone de transition entre le jour et la nuit, ce bouclier disparaît et les vents solaires s'engouffrent, générant des niveaux de radiation mortels. Disons que l'atmosphère y est corrompue et impropre à notre forme de vie, pour être plus imagé. C'est donc une barrière infranchissable qui sépare nos deux mondes. »

« Mais je ne comprends pas. Je suis ici, avec toi, et bien vivant. Pourtant j'ai effectué cette traversée. »

« C'est exact. Mais tu as profité de l'éclipse du Vagabond qui a ici été ton bouclier. Tu serais mort sans ça. »

« Alors il faut attendre une éclipse pour traverser ? »

« C'est un moyen envisageable. Mais nous avons beaucoup mieux. »

Le symbiotique désigna un mur de la petite construction. Accroché à celui-ci, il y avait d'étranges vêtements argentés. Il incita Adriel à en mettre un. L'habit recouvrait le corps d'une seule pièce et se terminait par une capuche solidaire. On voyait à travers la capuche grâce à une partie transparente faite d'une matière rappelant le verre mais beaucoup plus légère.

« Quand tu portes cette combinaison, dit le symbiotique, tu n'as rien à craindre des radiations. Marche jusqu'à ton monde et ne la pose qu'une fois la traversée terminée. C'est grâce à elle que tu pourras revenir à nous quand tu le voudras. »

« Pourquoi restez-vous ici si vous avez les moyens de vivre sur la face éclairée ? »

« C'est un peu difficile à expliquer. Mais au début de notre civilisation, il y a eu une tentative d'implantation sur la face éclairée. Un groupe est parti et mon peuple garde la mémoire de leur aventure car ils étaient reliés à leurs semblables par les Verse-Esprits. Les débuts étaient prometteurs et une femme du groupe a même vu la vie naître en son ventre durant le périple. Mais l'expédition a été attaquée par le grand Stirlyx et tous sont morts, cette femme étant vraisemblablement la dernière à succomber à la suite de son Verse-Esprit sur la plage sur laquelle elle a échoué. Depuis, nous attendons que les temps soient venus. »

« Triste histoire. »

« Elle n'est pas si triste quand on sait que ta présence parmi nous marque l'approche clé ces temps. »

« Je ne comprends pas. »

« Notre peuple, en tant que conscience collective, fait des rêves collectifs. Nous appelons cela le Avha. Dans notre Avha, tu es l'Envoyé que nous avons demandé. Tu reviendras à nous et alors le temps des grands changements sera venu. »

« Tu penses donc que nous nous reverrons ? »

« Non, je ne le pense pas, je le sais. Quand tu voudras revenir à nous, contente-toi de revenir ici même et d'attendre. Nous viendrons à ta rencontre. »

« Mais... »

« Ne cherche pas une compréhension qui t'échappe. Pense à ce qui t'attend dans ton monde pour le moment. C'est bien assez. »

Les deux amis sortirent au grand air. Zalbac fournit encore à son compagnon un petit sac. Il était rempli de pépites d'or.

« Cela te sera utile dans ton univers », se contenta de commenter le symbiotique.

Il y eut une longue accolade, puis Adriel partit sur le sentier qui lui avait été indiqué. Quand il se retourna, son guide avait disparu. La combinaison était confortable et n'entravait pas la progression de l'apprenti. Quand il était fatigué, il dormait à même le sol. Sa réserve de nourriture se trouvait dans une poche spéciale à l'intérieur de son costume et il pouvait donc s'en servir sans l'exposer aux influences néfastes de l'atmosphère ambiante. Il ne devait jamais oublier ces quelques jours de marche sur un sentier escarpé tant le spectacle de la transition entre la nuit et la lumière était grandiose. Tout d'abord, ce fut une lueur à l'horizon qui progressivement s'amplifia. Puis dans le ciel, ce furent ces indescriptibles irisations, sans cesse en mouvements, fantômes évanescents aux formes enflammant l'imagination. Tantôt Adriel croyait y voir Zalbac, tantôt sa famille d'Histalande et souvent Khin. Qu'était-elle devenue ? Puis le spectacle fantasmagorique s'estompa alors que le jour gagnait en intensité. Quand il fut résolument convaincu qu'il était de retour en son monde, il posa sa combinaison et la cacha dans une petite caverne qu'il avait découverte et qu'il prit grand soin de repérer soigneusement. Il était à présent en Aspérie, avec un sac de pépites d'or et un costume de capitaine de navire aspérien. La situation se présentait sous un jour plutôt clément. Continuant alors son périple, il trouva enfin un village habité qui abritait une auberge. C'est en prenant une profonde inspiration qu'il en franchit le seuil.