Tournoyeuse

Chapitre 1


© 2005 - Jean-Philippe Vidal

Tous droits réservés



On tapa à la porte.

Athnor II se tenait devant la fenêtre, dans son bureau personnel. Il affectionnait particulièrement cette pièce du palais. Ses dimensions réduites et son éloignement de ses appartements royaux et de la salle du trône, souvent peuplée de courtisans aux oreilles par trop indiscrètes, lui conféraient une atmosphère propice au règlement des affaires nécessitant une discrétion particulière. L'austérité du lieu était encore renforcée par le contraste avec le faste environnant, seul un bureau et quelques fauteuils - de grand confort cependant - occupant l'espace. Mais par dessus tout, le roi était jaloux de la vue exceptionnelle dont on jouissait de cet endroit, sans aucun doute le plus grandiose résumé de son caractère que le royaume d'Aspérie puisse offrir à son suzerain.

Le palais était perché à flanc de falaise, sur les derniers contreforts de la chaîne montagneuse qui couvrait la majeure partie du pays. Au-dessus de celui-ci, l'imposante silhouette de la falaise de l'Orvon semblait, à seulement quelques centaines de mètres sur sa gauche, comme à regret abandonner le fleuve Armasie au terme de son périple montagnard dans une vertigineuse cascade de près de quatre cents mètres au bas de laquelle le relief tourmenté cédait enfin la place à la plaine maritime, dans une douce transition. L'impétueux cours d'eau s'assagissait alors en de larges boucles au creux desquelles avait pris naissance la ville portant son nom et devenue capitale du plus puissant état au monde. Au gré de ses méandres, le fleuve traversait la ville par trois fois et se trouvait en chacune de ces occasions enjambé sur sa largeur d'une centaine de mètres de plusieurs ponts, tantôt de bois, tantôt métalliques, principalement en fonction de l'ancienneté de ceux-ci.

De ce découpage naturel étaient nés les divers quartiers de la cité. Le plus en amont et au plus près du palais actuel, le Quartier Haut abritait de riches propriétés entourant l'ancien palais royal. Celui-ci ne se distinguait guère des édifices environnants tant les courtisans cherchant la proximité du centre de pouvoir local avaient un temps rivalisé d'audace pour briller plus que son voisin. Le grand-père d'Athnor voulant redonner au lieu de résidence du monarque un caractère inégalable avait alors fait construire le palais actuel sur le lieu même où, d'après la légende, le fondateur de la lignée des rois d'Aspérie avait pour la première fois touché le sol du Monde, au moment où les hommes avaient été déchus du ciel. Passé le fleuve, on trouvait alors la vieille ville fortifiée, aux remparts épousant pour leur majeure partie un lacet du cours d'eau. C'était le quartier le plus ancien avec de petites maisons grises, faites de pierres de granit et de toits plats d'ardoise, accolées en chapelets le long de rues souvent étroites qui s'ouvraient ça et là sur de larges places de marché. Au-delà des fortifications, le Bas Quartier, le plus pauvre de la ville, exhibait son arrangement souvent anarchique de constructions de bois. Surpeuplé par des gens de petite condition, il paraissait animé d'une vie propre ponctuée par les destructions et reconstructions constantes d'habitations. Vue du château, cette partie de la ville semblait vouloir présenter chaque jour une configuration différente, dans un mouvement de réarrangement perpétuel. Enfin, de riches marchands cherchant la facilité d'accès à la mer tout en fuyant la population parfois dangereuse des villes portuaires avaient commencé à s'installer en aval de la dernière boucle du fleuve sous le règne du père d'Athnor, initiant un nouveau quartier qui semblait voué à rivaliser avec le Quartier Haut. L'Armasie poursuivait alors son périple, traversant la seule vraie plaine agricole du pays pour se jeter dans l'Océan Intérieur en un delta à quatre branches. Sur la côte, à l'embouchure gauche du fleuve, on pouvait voir le port d'Yhb avec sa rade en laquelle mouillait en général la flotte royale. Lorsqu'il fixait l'horizon par temps clair, Athnor aimait à croire qu'il pouvait distinguer au-delà de la mer les côtes du royaume du Boranthe. Toutefois le temps étant brumeux ce jour, l'horizon servait plutôt de support au vagabondage des pensées du roi concernant les buts qu'il s'était fixés en recevant la couronne. Son père, Sarkon VI, avait stabilisé et consolidé le royaume à l'échelle du continent, soumettant les tribus des montagnes et donnant son véritable essor à l'extraction minière et à l'industrie métallurgique qui faisaient aujourd'hui la force et la fierté de l'Aspérie. Les quelques troubles résiduels sur le plateau du Holr, liés à la guérilla de quelques nostalgiques des pouvoirs tribaux du passé ne constituaient certes pas une préoccupation majeure au regard des ambitions du monarque. La tradition voulait que le roi choisisse son nom au moment de son couronnement et le choix était ici lourd de signification. La mythologie aspérienne affirmait que les hommes avaient un jour habité au paradis, sous le pouvoir éclairé du grand roi Athnor. A la suite d'une rébellion, le paradis fut détruit et les hommes furent précipités sur le Monde, Athnor et sa cour échouant en Aspérie. Sa descendance constitua alors la race des monarques qui conquit et unifia le continent aspérien. Le nom choisi d'Athnor II devait souligner le but à peine voilé de son règne : renouer avec les temps héroïques et commander à nouveau à l'ensemble des hommes du Monde, au-delà des frontières actuelles. Son futur fils serait alors libre de refaire du Monde un paradis si tel était son souhait.

Le coup à la porte sortit le roi de ses pensées.

« Entrez », lança-t-il d'une voix ferme.

Un garde ouvrit la porte et laissa pénétrer un homme de haute stature, dans la force de l'âge. Son aspect maigre et son visage émacié relevaient l'impression de grande taille qu'il dégageait. Équipé de bottes et d'une pelisse de circonstances par ce matin d'hiver, on apercevait sous la fourrure la tenue classique d'un Conseiller de la République Unifiée du Graterre : pantalon marron évoquant la terre et tunique bleue évoquant le ciel. En contraste, le monarque, de taille moyenne et plutôt râblé, ne devait dans le domaine des apparences sa majesté qu'à son habit de soie et au fin jonc de bronze qui lui cerclait la tête.

« Le visiteur a été fouillé et ne présente pas de danger » déclara le soldat tout en exécutant un parfait garde-à-vous.

« Très bien, dit le roi, tu peux nous laisser. »

Dès que la porte fut refermée, le visiteur effectua la révérence protocolaire en se présentant :

« Conseiller Urgal, du Graterre, au service de votre altesse. »

« Je t'écoute, Conseiller, quelle est la raison de cette visite ? J'avoue être fort intrigué, n'ayant jamais reçu qui que ce soit de ton Ordre en audience privée auparavant. » Faisant fit des usages concernant la façon de s'adresser au roi sous le couvert de son statut d'étranger en ce pays, Urgal plongea son regard clair dans celui du souverain, sembla prendre son élan puis lâcha :

« Je viens vous offrir le continent vert. Avec mon aide, le Graterre sera vôtre. »

« Ma parole, tu n'y vas pas par quatre chemins et tu ne t'encombres pas de préliminaires. Au demeurant, j'ai horreur des préliminaires. Pourquoi le Graterre m'intéresserait-il ? Et si tel était le cas, par quel miracle pourrais-je compter sur l'aide d'un Conseiller du Graterre pour m'aider dans une telle conquête ? »

« Votre majesté, mes motivations sauront vous convaincre à n'en pas douter. Mais avant toute chose, laissez-moi vous exposer ma vision de la situation politique de notre monde qui m'amène à la conclusion que mes services sont ici bienvenus. »

« Amusant. Je t'écoute. Voyons si tu es capable d'élever le discours au dessus du niveau lamentable qui est celui de mes conseillers habituels. Selon ta prestation peut-être aurai-je un emploi de bouffon à te proposer, après tout. »

Urgal se dirigea vers la carte du monde accrochée au mur, se passant la main dans sa courte chevelure blonde. Il était nerveux, conscient qu'il passait ici un des examens les plus lourds de conséquences de sa vie. Il lui fallait mobiliser toutes ses ressources. Son cœur battait fortement dans sa poitrine :

« L'Aspérie est aujourd'hui de toute évidence l'état le plus puissant au monde. De taille continentale, ses importants gisements miniers fournissent la matière première d'une industrie métallurgique en plein essor. Cette industrie permet de disposer de l'armée la mieux équipée. Le pays étant presque exclusivement constitué de zones montagneuses, il est une forteresse naturelle et personne ne serait assez fou pour vouloir y mener une guerre de conquête depuis l'extérieur. Mais cette force fait aussi la faiblesse du pays. »

« Tiens donc ? » intervint Athnor, sur un ton qu'Urgal choisit de prendre pour plus intéressé que sarcastique.

« La taille réduite de la plaine côtière laisse peu de place à l'agriculture. Le royaume est déjà dépendant d'importations massives de denrées agricoles et le sera plus encore au fil de son développement, poussé par les succès de son industrie. Pour éviter l'affaiblissement lié aux dépendances extérieures, il faut donc conquérir de nouvelles terres. Et c'est là que le problème peut sembler insoluble. L'Aspérie prend naissance dans la Fournaise, au centre de la face éclairée du Monde et se prolonge sur la face obscure, on ne sait où ni comment, dans la mesure où aucune expédition d'exploration n'est jamais revenue de ces zones. Elle sépare donc irrémédiablement deux océans. D'un côté, le grand Océan Extérieur qui s'étend jusqu'aux rivages du Graterre. Cette côte de votre royaume ressemble plus à une muraille qu'à autre chose, le seul port dont vous disposiez y étant celui de l'anse de Hik, dans laquelle ne mouille logiquement qu'une faible partie de votre flotte. Cette configuration diminue grandement votre capacité à mener une attaque en direction d'une des grandes îles de l'Océan Extérieur, qu'il s'agisse d'Altane ou de Mezzane. Quant aux petites îles des royaumes pêcheurs, elles représentent un intérêt très limité. De toute façon, le Graterre, sous le couvert de l'idéal républicain ayant conduit à sa récente unification, et en réalité pour éviter toute acquisition par l'Aspérie de position stratégique pouvant le menacer, prêtera main forte à tout état attaqué et ses ports sur l'Océan Extérieur sont nombreux...

Ici, Urgal marqua un temps d'arrêt, conscient de la nécessité d'accroître la tension du moment pour captiver toute l'attention du monarque.

« Continue, ne tarda pas à l'exhorter celui-ci, cela devient intéressant. »

« Reste donc l'autre côte, celle de l'Océan Intérieur. Vos ports y sont nombreux et assurent le commerce avec l'immense île du Boranthe et l'autre accès maritime au Graterre. Une attaque sur le Boranthe entraînerait de la part du Graterre une réaction immédiate, semblable à celle évoquée pour les états de l'Océan Extérieur. Réciproquement, le Boranthe, qui craint une trop grande suprématie de l'Aspérie, défendra le Graterre et malgré ses forces plus faibles, leur union à celles de la République constituerait un adversaire trop puissant pour votre armée. En bref, la grandeur de l'Aspérie passe par la conquête du Graterre, qui est majoritairement une immense plaine fertile à l'échelle d'un continent et votre plus puissant adversaire. Et seule une attaque par mer paraît envisageable. En effet, si les antiques cartes nous montrent les deux continents en contact, c'est au niveau de la Fournaise, ce point situé au centre de la face du monde recevant la lumière du jour et du coup perpétuellement soumis à un soleil de plomb. Aucune armée, aucun corps d'élite ne peut envisager la traverser avec sa température ambiante à laquelle aucune forme de vie ne peut subsister. Aucun prodige ne permettant de faire voler vos armées au-dessus des lignes de défense côtières graterriennes, ne reste donc qu'a priori une attaque maritime massive de front avec l'implication quasi assurée du Boranthe dans la partie à vos dépens. Face à ce problème apparemment insoluble, je vous amène une solution. »

Athnor resta songeur quelques instants puis prit la parole :

« J'avoue être impressionné. Ton analyse est fine, juste et fort habilement énoncée. Un niveau de synthèse que j'aimerais trouver chez mes conseillers, mais j'ai bien peur que leurs capacités en terme de stratégie ne fassent bien piètre figure dans cette discussion. Ce qui me surprend ici le plus, c'est qu'un Conseiller du Graterre puisse vouloir m'aider à étendre mon pouvoir sur ce continent. Pourquoi ferais-tu cela ? »

« Pour en être récompensé, votre altesse. »

« Quel est ton prix ? Veux-tu être anobli et faire partie de mes conseillers personnels ? »

« Ce serait un grand honneur que j'accepterais avec joie votre altesse. Toutefois, j'aurais un souhait supplémentaire particulier. Une fois la République sous votre contrôle, je désire votre appui pour prendre la tête de l'Ordre des Conseillers et le réorganiser dans un mode de fonctionnement qui de toute façon sera beaucoup plus avantageux pour vous, celui-ci étant potentiellement incontrôlable en l'état après votre victoire. »

« Et pourquoi tenterais-tu de prendre ainsi la tête de ton Ordre par la force ? La faible connaissance que j'en ai m'a toujours amené à croire que seuls en faisaient partie des hommes à l'idéal démocratique élevé. »

« Des fous idéalistes serait probablement un qualificatif plus adéquat. Je suis aujourd'hui ce que l'Ordre nomme un Exilé. J'ai été exclu et destitué de mon titre de Conseiller ! »

Après un silence, le roi prit la parole.

« J'aime la lueur de vengeance qui vient de briller dans tes yeux. Et utiliser un ancien membre de l'institution qui inspira la naissance de cette République - le mot sembla plus vomi que prononcé par le monarque - pour la mettre à genoux n'est pas sans me déplaire. Alors c'est entendu, tu as mon serment royal que tu dirigeras ton Ordre après ma victoire. »

« Votre grandeur ne le regrettera pas. »

« Je l'espère pour toi car j'ai horreur d'être déçu. Quel est donc ce plan génial ? »


* * *


Histalande, capitale de la République Unifiée du Graterre. Histalande, la cité aux mille jardins. Construite sur une zone marécageuse bordée par le fleuve Latho, l'homme a ici décidé de laisser son empreinte en domestiquant une Nature au départ peu accueillante. Le marais d'hier a cédé la place à un réseau de canaux faisant de la ville un ensemble de petits îlots sur lesquels la facilité d'irrigation a permis l'éclosion de jardins verdoyants. Les habitations, principalement de bois, pourraient avec un brin d'imagination passer pour une variété végétale particulière poussant parmi les grands arbres tant l'intégration de celles-ci avec les jardins semble avoir été un souci permanent des architectes du lieu. A s'y promener, le tout donne souvent plus l'impression d'un immense village que d'une capitale. En approchant du port fluvial, cependant, la densité de construction augmente et les calmes jardins cèdent la place à la fourmilière humaine associée à l'activité commerciale des bateaux qui remontent lentement le large fleuve Latho depuis le port de Gruzl, situé sur l'Océan Intérieur, à une heure de navigation. C'est à la transition de ces deux univers que se trouve le palais du Premier Ministre, anciennement demeure du Seigneur d'Histalande. Discrètement blotti dans l'enceinte de celui-ci, on trouve ce qui est sans doute le plus beau jardin de la capitale, que l'idéal égalitaire de la République a fait ouvrir aux habitants de la cité.

« Mon cher Adriel, ce jardin est magnifique. Je n'avais jamais entendu parler de son existence auparavant, malgré les nombreux voyages que j'ai dus faire jusqu'ici dans ma vie déjà bien remplie » déclara Octar. D'âge mûr bien que toujours vigoureux, l'homme avait fière allure dans sa tenue traditionnelle marron et bleue de Conseiller. De complexion et taille moyennes, il dégageait une impression de force sereine, sûrement liée à sa courte barbe et ses cheveux d'une blancheur rehaussée par sa peau couleur de nuit.

« Maître, ce n'est pas si surprenant et j'ai peu de mérite. Ce lieu, bien qu'ouvert au public, n'est connu que des vieilles familles d'Histalande. Au fil des ans, cependant, le nombre des initiés augmente mais je soupçonne ceux-ci d'être conjurés dans un complot inconscient pour ne pas répandre la nouvelle de son existence et préserver la quiétude du lieu » répondit Adriel. Un peu plus grand que le Conseiller, le jeune homme contrastait avec celui-ci par sa peau claire très légèrement grisâtre, typique des natifs de la capitale. Glabre, son visage juvénile aux cheveux noirs semblait vouloir s'attarder dans les douceurs de l'adolescence. Il portait la robe de bure caractéristique des apprentis conseillers.

« Ma foi, voilà donc une association qui commence sous d'heureux hospices. Je te prends comme apprenti pour te faire partager les secrets de l'Histoire et c'est toi qui me fais partager un secret le premier ! »

Les deux hommes rirent de bon cœur. Malgré la saison hivernale, l'absence de nuages conférait ce jour au climat une douceur permettant d'apprécier pleinement les charmes de cette promenade. Adriel pensa alors qu'après la grande fête de la Nuit de l'Hiver, il lui faudrait quitter ce lieu pour suivre son nouveau maître jusqu'à Gorbès. Celui-ci était venu quelques jours plus tôt, faisant un long chemin pour venir traiter quelques affaires urgentes à la capitale et par la même occasion, pour rencontrer le jeune homme alors candidat à l'apprentissage. L'entrevue avec Octar avait été la cause de bien des sommeils agités mais l'épreuve n'avait finalement rien eu à voir avec ce qu'Adriel avait appréhendé. Il s'était agi d'une simple conversation en tête-à-tête, à bâtons rompus. Pendant plus de quatre heures, les deux hommes avaient discuté des motivations du jeune homme, de son passé, de sa vision du monde. A la fin, le Conseiller avait simplement conclu en déclarant qu'Adriel pouvait le suivre comme apprenti s'il le voulait vraiment. Le bonheur qui avait inondé alors instantanément le jeune homme était sans hésitation un des plus intenses qu'il ait jamais connu. Lors de sa prochaine visite à ce jardin, il serait Conseiller lui aussi !

« Bien, dit Octar, il est temps de nous séparer à présent. J'ai quelques affaires à régler. Et toi, tu as sûrement des parents et amis que tu souhaites visiter avant notre départ. A moins que nous nous rencontrions par hasard d'ici là, je te donne rendez-vous dans quelques jours à la Porte de la Plaine, à la fin de la Nuit de l'Hiver et de ses festivités. Si tu n'es pas là, je comprendrai que tu as changé d'avis. »

« Maître, ma motivation ne laisse pas de place au doute. Pour ma part mon esprit est déjà en route pour la Grande Bibliothèque de Gorbès. »

« Alors à très bientôt, donc. »

Et Octar, empruntant un sentier bordé d'arbustes qui formaient là une haie naturelle, ne tarda pas à disparaître de la vue d'Adriel. Celui-ci avait l'impression de vivre un rêve. Songeant à ce qui l'attendait, une vague de nostalgie finit toutefois par l'envahir. Depuis son plus jeune âge, Histalande était tout ce qu'il avait connu. La perspective de parcourir le monde était particulièrement vivifiante mais pour cela il devait quitter son univers et ses habitudes. Il décida de s'asseoir dans l'herbe et de profiter encore un peu de la douceur du moment. Après un long moment de méditation, il se releva et se dirigea vers la sortie du jardin la plus adéquate pour rejoindre la maison familiale. Avant celle-ci, toutefois, au détour d'un bosquet, son regard fut accroché par une jeune fille assise sur un banc de pierre, occupée à lire un manuscrit. Pourtant habitué du lieu, il ne l'avait jamais vue ici. Portant jupe blanche et cardigan de toile jaune, chaussée de sandales dont les lacets couraient le long de ses fines chevilles, une grâce naturelle semblait émaner d'elle. Son fin visage aux yeux verts et au petit nez pointu était couronné d'une épaisse chevelure couleur de feu. Passant devant elle, Adriel l'interpella :

« Est-ce intéressant ? »

Le jeune homme se surprit lui-même. Sûrement porté par l'euphorie de son nouveau statut d'apprenti conseiller, un irrépréhensible instinct l'avait poussé à prononcer ces mots. Jamais il n'avait osé faire une chose pareille auparavant. La jeune fille releva la tête.

« Que voulez-vous dire ? »

Il était trop tard pour reculer. Adriel aurait pourtant voulu s'enfuir en courant. Il devait être en train de rougir, il le savait. « Je veux parler de votre manuscrit. Est-il intéressant ? »

« Pas du tout ! » répondit-elle dans un éclat de rire.
« C'est un résumé de l'histoire populaire associée à la lignée des rois du Boranthe. »

« Vous êtes vous-même originaire du Boranthe, n'est-ce pas ? »

« Qu'est-ce qui vous fait dire cela ? »

« Votre accent vous trahit trop facilement ! Je vous trouve un peu dure avec ce manuscrit. L'histoire est le sujet le plus passionnant qui soit. »

« Vous trouvez vraiment ? »

« Je serais mal placé pour dire le contraire : je suis apprenti conseiller historien » répliqua Adriel non sans fierté.

« Alors je vous souhaite bon courage, Monsieur le Conseiller, parce que moi, tout cela m'ennuie passablement » répliqua-t-elle à son tour avec une pointe d'ironie.

« Alors pourquoi le lisez-vous ? »

« Pour tuer l'ennui, n'ayant rencontré personne comme vous avec qui discourir jusqu'à présent. Je suis ici pour assister à la grande fête qui aura lieu dans quelques jours. »

« Vous ne le regretterez pas, la fête est un moment important dans la vie de la cité. Pour nous, elle marque la nuit la plus froide de l'année et annonce le retour de jours plus cléments. Bien que strictement aussi longue que d'autres nuits de l'année d'un point de vue objectif, notre tradition l'appelle la Longue Nuit. La superstition populaire entend y célébrer le Vagabond afin qu'il nous offre d'autres nuits et rende toujours l'astre du jour après l'avoir dévoré. »

« On comprend aisément une telle superstition, compte tenu du caractère assez erratique de nos nuits ! »

« Oh, ne croyez pas cela ! Nos nuits obéissent à une mécanique très claire et bien connue des astronomes. Je peux vous l'expliquer si vous le souhaitez. »

« Ne m'avez-vous pas dit être historien ? »

« C'est vrai, mais mon grand-père était Conseiller astronome et même si je ne peux rentrer dans les détails, je peux du moins vous donner les grands principes. »

« J'en serais ravie ! »

« Bien, répondit Adriel, se sentant soudain investi d'une mission éducative. Le plus surprenant en fait, c'est que ces éléments de mécanique céleste élémentaire ne soient pas répandus alors qu'il n'y a aucun secret là-dedans. Au lieu de ça, les gens continuent à croire que nous vivons sur un monde plat. »

« Et c'est bien ainsi que sont les choses, n'est-ce pas ? »

« Pas du tout. Le Monde est une boule. Cette boule tourne autour de l'astre solaire en une année, voyez-vous. Des fois plus loin, des fois plus près, créant l'alternance de l'hiver et de l'été. » Adriel appuyait son discours par de larges gestes, semblant manipuler dans l'air environnant des sphères qui n'existaient que dans son imagination.

« Dans son voyage autour du soleil, continua l'apprenti, cette boule pivote très lentement sur elle-même et lui présente en permanence la même face. Au centre de celle-ci, c'est la Fournaise qui reçoit continuellement la chaleur solaire depuis son zénith. A ceci s'ajoute un autre phénomène : la boule tourne assez rapidement sur elle-même autour d'un axe passant par le Soleil et la Fournaise. Les astronomes disent dans leur jargon que la Fournaise est un des pôles du Monde et qu'il est constamment pointé vers le Soleil. Cela explique pourquoi le soleil est immobile dans le ciel, ce qui nous impose de décréter arbitrairement les périodes alternatives de Veille et de Sommeil. Une face du Monde reste toujours plongée dans la nuit, au-delà de la Ceinture des Tempêtes qui correspond ni plus ni moins à la zone de transition entre la moitié éclairée et la moitié obscure de notre boule. »

« J'avais bien entendu comme tout le monde les légendes se rapportant à l'existence du Monde Obscur comme l'envers du Monde mais pour moi cela relève plus de croyances religieuses que d'astronomie ! »

« Les croyances religieuses ont toujours un fond de vérité. »

« C'est intéressant mais ça ne colle pas avec l'existence de nuits. Avec vos boules, comment expliquez-vous que nous soyons parfois plongés dans la nuit ? »

« Très bonne remarque. C'est là qu'un dernier phénomène intervient. Imaginez notre lune, le Vagabond, comme étant une autre de ces boules, plus petite que le Monde et tournant autour de lui dans le même plan que celui dans lequel s'inscrit notre trajectoire annuelle autour du soleil. Que se passe-t-il alors ? Lors de son tour complet d'une vingtaine de jours, le Vagabond s'intercale une bonne partie de ce temps entre le Monde et le Soleil, faisant écran à la lumière du jour en une zone qui se trouve alors sur le plan de rotation autour du soleil. Le monde tournant sur lui-même en une journée, la zone plongée dans la nuit varie à chaque instant, rendant le calcul des périodes de nuit en un point donné un travail que seul un vrai astronome peut effectuer. N'en étant pas un moi-même, c'est ici que finit ma connaissance du sujet. Mais comme vous le constatez, c'est bien le Vagabond qui nous offre l'obscurité en nous masquant le soleil, et il est du coup bien légitime de le célébrer durant la fête. »

« Mon ami, vous êtes en train de vous moquer de moi avec vos histoires de boules ! Je ne sais pas si je dois vous croire ou bien si tout ceci n'est qu'un conte pour enfants. »

« C'est la seule vérité, croyez-le bien ! »

« Alors c'est d'accord, je vous crois, même si je ne suis pas sûre d'avoir suivi tout votre discours. Merci pour cette belle leçon. »

« Ce fut un plaisir. »

Adriel était sur le point de prendre congé. Il aurait bien voulu continuer la conversation mais les mots lui manquaient. Elle était si belle. Et il venait de lui infliger, tel un paon, une magistrale leçon d'astronomie. Elle devait le trouver pédant à souhait et n'espérer que son départ. Après tout, son manuscrit, même si elle ne semblait pas l'apprécier particulièrement, valait mieux que ça. C'est avec soulagement qu'il l'entendit reprendre la parole.

« Vous êtes originaire d'ici, n'est-ce pas ? »

« C'est exact. Et je me nomme Adriel. »

« Je suis un peu perdue dans cette ville inconnue et je me disais que peut-être un guide aussi savant que vous pourrait me permettre de profiter pleinement de la fête à venir. Seriez-vous prêt à me servir de guide ? »

« Ce serait pour moi un honneur, répondit l'apprenti sans l'ombre d'une hésitation. Où dois-je venir vous retrouver ? »

« Et pourquoi pas ici même ? A la première morsure du Vagabond sur le disque solaire ? »

« C'est parfait. Je serai là. »

Sur le point de prendre congé pour de bon, Adriel se ravisa et demanda :

« Je ne connais même pas votre nom ? »

« Je suis Khin. »

« Bien. C'est un très joli nom. Alors Khin du Boranthe, au plaisir de vous revoir pour la Fête. »

« A très bientôt. »

Et l'apprenti s'éloigna en direction de la sortie du jardin. Il n'avait pu obtenir son adresse mais au moins avait-il gagné son nom. Malgré son cœur léger, un sentiment de culpabilité le tenaillait sournoisement. Il chassa celui-ci. Après tout, quel mal y avait-il à profiter de la Longue Nuit précédant son départ en si charmante compagnie ?

Dès qu'Adriel eut disparu, la jeune fille, visiblement très satisfaite de sa rencontre, se leva. Elle se dirigea à travers le jardin en direction du Palais et pénétra dans l'aile gauche, réservée aux hôtes de la République. Elle gravit les marches du grand escalier deux à deux et pénétra dans la Grande Suite, sous le regard de gardes qui la laissèrent entrer sans une hésitation. Elle alla directement dans le bureau dans lequel elle savait trouver l'ambassadeur du Boranthe, au travail à cette heure. Elle ne s'était pas trompée. Il était là, penché sur quelque papier officiel. Il releva la tête, se leva et s'inclina.

« Princesse Khin, que puis-je pour votre service ? »

« Ambassadeur, il m'est soudain venu à l'idée que je ne profiterais pas pleinement des festivités à venir avec une escorte de dix hommes. J'ai décidé que j'irai seule. »

« Princesse, c'est tout simplement impossible. Le Roi du Boranthe, votre père, m'a confié votre sécurité pour ce voyage et je ne peux vous laisser sans protection. »

« Il vous a aussi confié de veiller à mon amusement et entourée de dix colosses, il risque d'être plutôt réduit. De toute façon, personne ne me connaît dans cette ville, je ne cours aucun danger. »

« Je suis au regret de devoir refuser votre requête, Princesse. »

« Alors je rentre tout de suite pour le Boranthe ! » répliqua-t-elle sur un ton de défi.

« Si tel est votre désir, je fais préparer vos affaires » répondit calmement l'ambassadeur.

« Mon père souhaitait que je m'amuse et n'appréciera pas vraiment que je revienne précipitamment. »

« Il appréciera encore moins qu'il vous arrive quoi que ce soit. »

« M'accorderez-vous au moins de n'avoir qu'un garde bien choisi et non dix ? Je vous rappelle que je suis inconnue ici. »

L'ambassadeur prit le temps de la réflexion puis répliqua :

« Alors soit. Abhgart sera votre garde pour la Longue Nuit. Il est fort comme un cheval. Avec lui, vous ne craindrez rien. »

« Je vous remercie d'accéder à ma requête. »

« Princesse, votre bien-être est mon objectif. Y a-t-il un autre sujet dont nous devons nous entretenir ? »

« Non, ce sera tout. Je vous laisse à votre travail. »

La princesse héritière du Boranthe quitta le bureau en fermant la porte. L'ambassadeur, bien que préoccupé par ce relâchement des mesures de sécurité savait bien qu'en fait il n'avait pas vraiment le choix, et c'est sur cette pensée qu'il réussit à se remettre au travail.