Tournoyeuse
Chapitre 1
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On tapa à la porte.
Athnor II se tenait devant la fenêtre, dans son bureau personnel. Il affectionnait
particulièrement cette pièce du palais. Ses dimensions réduites et son éloignement
de ses appartements royaux et de la salle du trône, souvent peuplée de courtisans
aux oreilles par trop indiscrètes, lui conféraient une atmosphère propice au règlement
des affaires nécessitant une discrétion particulière. L'austérité du lieu était encore
renforcée par le contraste avec le faste environnant, seul un bureau et quelques
fauteuils -
Le palais était perché à flanc de falaise, sur les derniers contreforts de la chaîne
montagneuse qui couvrait la majeure partie du pays. Au-
De ce découpage naturel étaient nés les divers quartiers de la cité. Le plus en amont
et au plus près du palais actuel, le Quartier Haut abritait de riches propriétés
entourant l'ancien palais royal. Celui-
Le coup à la porte sortit le roi de ses pensées.
« Entrez », lança-
Un garde ouvrit la porte et laissa pénétrer un homme de haute stature, dans la force de l'âge. Son aspect maigre et son visage émacié relevaient l'impression de grande taille qu'il dégageait. Équipé de bottes et d'une pelisse de circonstances par ce matin d'hiver, on apercevait sous la fourrure la tenue classique d'un Conseiller de la République Unifiée du Graterre : pantalon marron évoquant la terre et tunique bleue évoquant le ciel. En contraste, le monarque, de taille moyenne et plutôt râblé, ne devait dans le domaine des apparences sa majesté qu'à son habit de soie et au fin jonc de bronze qui lui cerclait la tête.
« Le visiteur a été fouillé et ne présente pas de danger » déclara le soldat tout
en exécutant un parfait garde-
« Très bien, dit le roi, tu peux nous laisser. »
Dès que la porte fut refermée, le visiteur effectua la révérence protocolaire en se présentant :
« Conseiller Urgal, du Graterre, au service de votre altesse. »
« Je t'écoute, Conseiller, quelle est la raison de cette visite ? J'avoue être fort intrigué, n'ayant jamais reçu qui que ce soit de ton Ordre en audience privée auparavant. » Faisant fit des usages concernant la façon de s'adresser au roi sous le couvert de son statut d'étranger en ce pays, Urgal plongea son regard clair dans celui du souverain, sembla prendre son élan puis lâcha :
« Je viens vous offrir le continent vert. Avec mon aide, le Graterre sera vôtre. »
« Ma parole, tu n'y vas pas par quatre chemins et tu ne t'encombres pas de préliminaires.
Au demeurant, j'ai horreur des préliminaires. Pourquoi le Graterre m'intéresserait-
« Votre majesté, mes motivations sauront vous convaincre à n'en pas douter. Mais
avant toute chose, laissez-
« Amusant. Je t'écoute. Voyons si tu es capable d'élever le discours au dessus du
niveau lamentable qui est celui de mes conseillers habituels. Selon ta prestation
peut-
Urgal se dirigea vers la carte du monde accrochée au mur, se passant la main dans sa courte chevelure blonde. Il était nerveux, conscient qu'il passait ici un des examens les plus lourds de conséquences de sa vie. Il lui fallait mobiliser toutes ses ressources. Son cœur battait fortement dans sa poitrine :
« L'Aspérie est aujourd'hui de toute évidence l'état le plus puissant au monde. De taille continentale, ses importants gisements miniers fournissent la matière première d'une industrie métallurgique en plein essor. Cette industrie permet de disposer de l'armée la mieux équipée. Le pays étant presque exclusivement constitué de zones montagneuses, il est une forteresse naturelle et personne ne serait assez fou pour vouloir y mener une guerre de conquête depuis l'extérieur. Mais cette force fait aussi la faiblesse du pays. »
« Tiens donc ? » intervint Athnor, sur un ton qu'Urgal choisit de prendre pour plus intéressé que sarcastique.
« La taille réduite de la plaine côtière laisse peu de place à l'agriculture. Le royaume est déjà dépendant d'importations massives de denrées agricoles et le sera plus encore au fil de son développement, poussé par les succès de son industrie. Pour éviter l'affaiblissement lié aux dépendances extérieures, il faut donc conquérir de nouvelles terres. Et c'est là que le problème peut sembler insoluble. L'Aspérie prend naissance dans la Fournaise, au centre de la face éclairée du Monde et se prolonge sur la face obscure, on ne sait où ni comment, dans la mesure où aucune expédition d'exploration n'est jamais revenue de ces zones. Elle sépare donc irrémédiablement deux océans. D'un côté, le grand Océan Extérieur qui s'étend jusqu'aux rivages du Graterre. Cette côte de votre royaume ressemble plus à une muraille qu'à autre chose, le seul port dont vous disposiez y étant celui de l'anse de Hik, dans laquelle ne mouille logiquement qu'une faible partie de votre flotte. Cette configuration diminue grandement votre capacité à mener une attaque en direction d'une des grandes îles de l'Océan Extérieur, qu'il s'agisse d'Altane ou de Mezzane. Quant aux petites îles des royaumes pêcheurs, elles représentent un intérêt très limité. De toute façon, le Graterre, sous le couvert de l'idéal républicain ayant conduit à sa récente unification, et en réalité pour éviter toute acquisition par l'Aspérie de position stratégique pouvant le menacer, prêtera main forte à tout état attaqué et ses ports sur l'Océan Extérieur sont nombreux...
Ici, Urgal marqua un temps d'arrêt, conscient de la nécessité d'accroître la tension du moment pour captiver toute l'attention du monarque.
« Continue, ne tarda pas à l'exhorter celui-
« Reste donc l'autre côte, celle de l'Océan Intérieur. Vos ports y sont nombreux
et assurent le commerce avec l'immense île du Boranthe et l'autre accès maritime
au Graterre. Une attaque sur le Boranthe entraînerait de la part du Graterre une
réaction immédiate, semblable à celle évoquée pour les états de l'Océan Extérieur.
Réciproquement, le Boranthe, qui craint une trop grande suprématie de l'Aspérie,
défendra le Graterre et malgré ses forces plus faibles, leur union à celles de la
République constituerait un adversaire trop puissant pour votre armée. En bref, la
grandeur de l'Aspérie passe par la conquête du Graterre, qui est majoritairement
une immense plaine fertile à l'échelle d'un continent et votre plus puissant adversaire.
Et seule une attaque par mer paraît envisageable. En effet, si les antiques cartes
nous montrent les deux continents en contact, c'est au niveau de la Fournaise, ce
point situé au centre de la face du monde recevant la lumière du jour et du coup
perpétuellement soumis à un soleil de plomb. Aucune armée, aucun corps d'élite ne
peut envisager la traverser avec sa température ambiante à laquelle aucune forme
de vie ne peut subsister. Aucun prodige ne permettant de faire voler vos armées au-
Athnor resta songeur quelques instants puis prit la parole :
« J'avoue être impressionné. Ton analyse est fine, juste et fort habilement énoncée.
Un niveau de synthèse que j'aimerais trouver chez mes conseillers, mais j'ai bien
peur que leurs capacités en terme de stratégie ne fassent bien piètre figure dans
cette discussion. Ce qui me surprend ici le plus, c'est qu'un Conseiller du Graterre
puisse vouloir m'aider à étendre mon pouvoir sur ce continent. Pourquoi ferais-
« Pour en être récompensé, votre altesse. »
« Quel est ton prix ? Veux-
« Ce serait un grand honneur que j'accepterais avec joie votre altesse. Toutefois,
j'aurais un souhait supplémentaire particulier. Une fois la République sous votre
contrôle, je désire votre appui pour prendre la tête de l'Ordre des Conseillers et
le réorganiser dans un mode de fonctionnement qui de toute façon sera beaucoup plus
avantageux pour vous, celui-
« Et pourquoi tenterais-
« Des fous idéalistes serait probablement un qualificatif plus adéquat. Je suis aujourd'hui ce que l'Ordre nomme un Exilé. J'ai été exclu et destitué de mon titre de Conseiller ! »
Après un silence, le roi prit la parole.
« J'aime la lueur de vengeance qui vient de briller dans tes yeux. Et utiliser un
ancien membre de l'institution qui inspira la naissance de cette République -
« Votre grandeur ne le regrettera pas. »
« Je l'espère pour toi car j'ai horreur d'être déçu. Quel est donc ce plan génial ? »
* * *
Histalande, capitale de la République Unifiée du Graterre. Histalande, la cité aux
mille jardins. Construite sur une zone marécageuse bordée par le fleuve Latho, l'homme
a ici décidé de laisser son empreinte en domestiquant une Nature au départ peu accueillante.
Le marais d'hier a cédé la place à un réseau de canaux faisant de la ville un ensemble
de petits îlots sur lesquels la facilité d'irrigation a permis l'éclosion de jardins
verdoyants. Les habitations, principalement de bois, pourraient avec un brin d'imagination
passer pour une variété végétale particulière poussant parmi les grands arbres tant
l'intégration de celles-
« Mon cher Adriel, ce jardin est magnifique. Je n'avais jamais entendu parler de son existence auparavant, malgré les nombreux voyages que j'ai dus faire jusqu'ici dans ma vie déjà bien remplie » déclara Octar. D'âge mûr bien que toujours vigoureux, l'homme avait fière allure dans sa tenue traditionnelle marron et bleue de Conseiller. De complexion et taille moyennes, il dégageait une impression de force sereine, sûrement liée à sa courte barbe et ses cheveux d'une blancheur rehaussée par sa peau couleur de nuit.
« Maître, ce n'est pas si surprenant et j'ai peu de mérite. Ce lieu, bien qu'ouvert
au public, n'est connu que des vieilles familles d'Histalande. Au fil des ans, cependant,
le nombre des initiés augmente mais je soupçonne ceux-
« Ma foi, voilà donc une association qui commence sous d'heureux hospices. Je te prends comme apprenti pour te faire partager les secrets de l'Histoire et c'est toi qui me fais partager un secret le premier ! »
Les deux hommes rirent de bon cœur. Malgré la saison hivernale, l'absence de nuages
conférait ce jour au climat une douceur permettant d'apprécier pleinement les charmes
de cette promenade. Adriel pensa alors qu'après la grande fête de la Nuit de l'Hiver,
il lui faudrait quitter ce lieu pour suivre son nouveau maître jusqu'à Gorbès. Celui-
« Bien, dit Octar, il est temps de nous séparer à présent. J'ai quelques affaires
à régler. Et toi, tu as sûrement des parents et amis que tu souhaites visiter avant
notre départ. A moins que nous nous rencontrions par hasard d'ici là, je te donne
rendez-
« Maître, ma motivation ne laisse pas de place au doute. Pour ma part mon esprit est déjà en route pour la Grande Bibliothèque de Gorbès. »
« Alors à très bientôt, donc. »
Et Octar, empruntant un sentier bordé d'arbustes qui formaient là une haie naturelle,
ne tarda pas à disparaître de la vue d'Adriel. Celui-
« Est-
Le jeune homme se surprit lui-
« Que voulez-
Il était trop tard pour reculer. Adriel aurait pourtant voulu s'enfuir en courant.
Il devait être en train de rougir, il le savait. « Je veux parler de votre manuscrit.
Est-
« Pas du tout ! » répondit-
« C'est un résumé de l'histoire
populaire associée à la lignée des rois du Boranthe. »
« Vous êtes vous-
« Qu'est-
« Votre accent vous trahit trop facilement ! Je vous trouve un peu dure avec ce manuscrit. L'histoire est le sujet le plus passionnant qui soit. »
« Vous trouvez vraiment ? »
« Je serais mal placé pour dire le contraire : je suis apprenti conseiller historien » répliqua Adriel non sans fierté.
« Alors je vous souhaite bon courage, Monsieur le Conseiller, parce que moi, tout
cela m'ennuie passablement » répliqua-
« Alors pourquoi le lisez-
« Pour tuer l'ennui, n'ayant rencontré personne comme vous avec qui discourir jusqu'à présent. Je suis ici pour assister à la grande fête qui aura lieu dans quelques jours. »
« Vous ne le regretterez pas, la fête est un moment important dans la vie de la cité. Pour nous, elle marque la nuit la plus froide de l'année et annonce le retour de jours plus cléments. Bien que strictement aussi longue que d'autres nuits de l'année d'un point de vue objectif, notre tradition l'appelle la Longue Nuit. La superstition populaire entend y célébrer le Vagabond afin qu'il nous offre d'autres nuits et rende toujours l'astre du jour après l'avoir dévoré. »
« On comprend aisément une telle superstition, compte tenu du caractère assez erratique de nos nuits ! »
« Oh, ne croyez pas cela ! Nos nuits obéissent à une mécanique très claire et bien connue des astronomes. Je peux vous l'expliquer si vous le souhaitez. »
« Ne m'avez-
« C'est vrai, mais mon grand-
« J'en serais ravie ! »
« Bien, répondit Adriel, se sentant soudain investi d'une mission éducative. Le plus
surprenant en fait, c'est que ces éléments de mécanique céleste élémentaire ne soient
pas répandus alors qu'il n'y a aucun secret là-
« Et c'est bien ainsi que sont les choses, n'est-
« Pas du tout. Le Monde est une boule. Cette boule tourne autour de l'astre solaire
en une année, voyez-
« Dans son voyage autour du soleil, continua l'apprenti, cette boule pivote très
lentement sur elle-
« J'avais bien entendu comme tout le monde les légendes se rapportant à l'existence du Monde Obscur comme l'envers du Monde mais pour moi cela relève plus de croyances religieuses que d'astronomie ! »
« Les croyances religieuses ont toujours un fond de vérité. »
« C'est intéressant mais ça ne colle pas avec l'existence de nuits. Avec vos boules,
comment expliquez-
« Très bonne remarque. C'est là qu'un dernier phénomène intervient. Imaginez notre
lune, le Vagabond, comme étant une autre de ces boules, plus petite que le Monde
et tournant autour de lui dans le même plan que celui dans lequel s'inscrit notre
trajectoire annuelle autour du soleil. Que se passe-
« Mon ami, vous êtes en train de vous moquer de moi avec vos histoires de boules ! Je ne sais pas si je dois vous croire ou bien si tout ceci n'est qu'un conte pour enfants. »
« C'est la seule vérité, croyez-
« Alors c'est d'accord, je vous crois, même si je ne suis pas sûre d'avoir suivi tout votre discours. Merci pour cette belle leçon. »
« Ce fut un plaisir. »
Adriel était sur le point de prendre congé. Il aurait bien voulu continuer la conversation mais les mots lui manquaient. Elle était si belle. Et il venait de lui infliger, tel un paon, une magistrale leçon d'astronomie. Elle devait le trouver pédant à souhait et n'espérer que son départ. Après tout, son manuscrit, même si elle ne semblait pas l'apprécier particulièrement, valait mieux que ça. C'est avec soulagement qu'il l'entendit reprendre la parole.
« Vous êtes originaire d'ici, n'est-
« C'est exact. Et je me nomme Adriel. »
« Je suis un peu perdue dans cette ville inconnue et je me disais que peut-
« Ce serait pour moi un honneur, répondit l'apprenti sans l'ombre d'une hésitation.
Où dois-
« Et pourquoi pas ici même ? A la première morsure du Vagabond sur le disque solaire ? »
« C'est parfait. Je serai là. »
Sur le point de prendre congé pour de bon, Adriel se ravisa et demanda :
« Je ne connais même pas votre nom ? »
« Je suis Khin. »
« Bien. C'est un très joli nom. Alors Khin du Boranthe, au plaisir de vous revoir pour la Fête. »
« A très bientôt. »
Et l'apprenti s'éloigna en direction de la sortie du jardin. Il n'avait pu obtenir
son adresse mais au moins avait-
Dès qu'Adriel eut disparu, la jeune fille, visiblement très satisfaite de sa rencontre, se leva. Elle se dirigea à travers le jardin en direction du Palais et pénétra dans l'aile gauche, réservée aux hôtes de la République. Elle gravit les marches du grand escalier deux à deux et pénétra dans la Grande Suite, sous le regard de gardes qui la laissèrent entrer sans une hésitation. Elle alla directement dans le bureau dans lequel elle savait trouver l'ambassadeur du Boranthe, au travail à cette heure. Elle ne s'était pas trompée. Il était là, penché sur quelque papier officiel. Il releva la tête, se leva et s'inclina.
« Princesse Khin, que puis-
« Ambassadeur, il m'est soudain venu à l'idée que je ne profiterais pas pleinement des festivités à venir avec une escorte de dix hommes. J'ai décidé que j'irai seule. »
« Princesse, c'est tout simplement impossible. Le Roi du Boranthe, votre père, m'a confié votre sécurité pour ce voyage et je ne peux vous laisser sans protection. »
« Il vous a aussi confié de veiller à mon amusement et entourée de dix colosses, il risque d'être plutôt réduit. De toute façon, personne ne me connaît dans cette ville, je ne cours aucun danger. »
« Je suis au regret de devoir refuser votre requête, Princesse. »
« Alors je rentre tout de suite pour le Boranthe ! » répliqua-
« Si tel est votre désir, je fais préparer vos affaires » répondit calmement l'ambassadeur.
« Mon père souhaitait que je m'amuse et n'appréciera pas vraiment que je revienne précipitamment. »
« Il appréciera encore moins qu'il vous arrive quoi que ce soit. »
« M'accorderez-
L'ambassadeur prit le temps de la réflexion puis répliqua :
« Alors soit. Abhgart sera votre garde pour la Longue Nuit. Il est fort comme un cheval. Avec lui, vous ne craindrez rien. »
« Je vous remercie d'accéder à ma requête. »
« Princesse, votre bien-
« Non, ce sera tout. Je vous laisse à votre travail. »
La princesse héritière du Boranthe quitta le bureau en fermant la porte. L'ambassadeur, bien que préoccupé par ce relâchement des mesures de sécurité savait bien qu'en fait il n'avait pas vraiment le choix, et c'est sur cette pensée qu'il réussit à se remettre au travail.